Chapitre 2, 2ème partie. Il ne se passe toujours rien, mais ça va finir par démarrer, promis ;-)
Et, de fait, le temps a passé sans
vraiment laisser de traces, aujourd’hui. Je n'ai quitté mon bureau que pour
casser une croûte rapide à midi. Rapide, ça veut dire que je n'ai pas pris de
dessert, je me suis arrêté au plateau de fromages. Il est presque vingt heures,
et mon estomac crie au scandale, vu qu'en plus, j'ai sauté le goûter. Je
m’étire en maudissant mon mal de dos, satisfait néanmoins du travail accompli.
La pile des dossiers « à traiter » n’est plus qu’un souvenir. J'ai
épongé tout le retard sans me soucier d’autre chose. Les lieutenants sont passés
avec leur récolte de rumeurs. Rien de bien sérieux pour l’instant. En revanche,
je n'ai pas eu de nouvelles des rapports. Je décide de passer par le bureau du
patron avant de rentrer. Je frappe à la porte, attend qu’on me réponde, et
entre. Ferricelli est scotché à son clavier. C’est à peine s’il lève un œil
pour m'accueillir.
-« Asseyez-vous Sénéchal.
Alors, quelles sont les nouvelles ?
- Pas grand chose à se mettre sous
la dent, monsieur. L’immeuble n’est pas gardé, et le portier électronique est
hors d’usage depuis quinze jours. N’importe qui pouvait entrer. Personne n’a
rien remarqué d’anormal, ni entendu de bruit suspect. La victime était une
femme plutôt discrète, qui vivait seule. La moitié des habitants des autres
appartements ne connaissait même pas son nom. C’est tout pour aujourd’hui. Les lieutenants
doivent rencontrer son patron, demain, et approfondir les recherches en
direction de la famille, si elle en a une. Et de votre côté ? Les
rapports ?
- Si je les avais eus, je serais
venu vous prévenir, Sénéchal. Mais il faut croire que les trente-cinq heures
exercent aussi leurs ravages dans les services de la police scientifique.
Croisons les doigts en espérant que demain…Remarquez, je n’ai pas perdu mon
temps. En farfouillant dans les dossiers sur le réseau interne, j’ai déjà
trouvé neuf autres meurtres de femmes non élucidés sur le territoire français,
et je n’ai pas encore terminé mon exploration…
- Des points communs avec notre
affaire ?
- Il est trop tôt pour se
prononcer. J’ai demandé qu’on nous envoie une copie des dossiers. J’espère que
nous n’aurons pas à attendre trop longtemps.
- Je pensais qu’avec
l’informatique, l’accès était immédiat.
- Techniquement, il l’est.
Administrativement, c’est hélas une autre paire de manche, mon cher. Il faut
demander l’autorisation à chacun des responsables des enquêtes, à condition que
les dossiers ne soient pas déjà classés. Compte tenu de l’éparpillement de ces
affaires, ça fait une demande par dossier, soit neuf papelards adressés à neuf
juges d'instruction immanquablement débordés, et pour qui les parisiens sont
évidemment des emmerdeurs…
- Rien qui ne ressemble donc à une
série, pour l’instant.
- Pour l’instant non, en effet.
- Bien. Je pense que je vais
rentrer, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
- non, non, allez-y. Je vais
rester tripatouiller le réseau encore un moment. À demain, Sénéchal. Mes
amitiés à votre compagne.
- Merci, monsieur, je n’y
manquerai pas. »
« Mes amitiés à votre compagne !
Encore ! Il ne pourrait pas dire "à votre femme", comme tout le
monde, monsieur le marié pour de bon ! Et puis moi, ma
« compagne », je la soigne, je ne l’abandonne pas pour faire joujou
avec un ordinateur. S’il devait être père un jour, celui-là, ce serait d’un
logiciel, ou d’une clé USB ! » Comme je m'apprête à quitter le
bureau, la voix de Fifi me bloque net :
-« Quelque chose ne va pas,
Sénéchal ?
- Pourquoi me demandez-vous ça,
monsieur ?
- Parce que quand vous êtes entré
dans ce bureau, vous aviez la tête ordinaire d’un officier de police satisfait
de sa journée de travail, et que là, maintenant, vous faites franchement la
gueule.
- Je ne comprends pas…
- Mais si, vous comprenez très
bien. Ne vous faites pas plus bête que vous l’êtes, et dites moi ce qui a
provoqué cet accès de mauvaise humeur ! »
Je reste planté, muet, devant le
commissaire. « Bon Dieu, si en plus il se met à lire dans les pensées, on
n’est pas sorti de l’auberge ! » Mon inconscient bien dressé essaie
de venir à la rescousse :
- « Je vous assure, monsieur…
- Taratata ! Je sais que vous
ne m’aimez pas, Sénéchal, mais évitez, s’il vous plaît, de me prendre pour un
con ! J’ai beaucoup de défauts, mais je ne suis ni stupide, ni aveugle.
Vous, par contre, me paraissez être le roi des hypocrites, toujours poli par
devant, à la limite de l’obséquiosité, mais organisant la fronde dans mon
dos ! »
Le ton de cet enfoiré n’a pas
varié. Il s’exprime froidement, sans aucune animosité apparente. Ses propos
n’en prennent que plus de relief.
« C’est foutu pour la soirée
peinard », me dis-je in petto. Je cherche les mots pour répondre, un peu
inquiet, quand même, de cette soudaine crise. D’abord, désamorcer le conflit
potentiel :
-« Je suis vraiment désolé
d’avoir pu vous paraître hypocrite, monsieur. Telle n’était pas mon intention,
et je vous présente mes excuses à ce sujet. Cependant, et puisque vous tenez à
ce que je vous parle franchement, je vais le faire. »
Je repose mon imper sur le dossier
d’une chaise, et prend le temps de m’asseoir, en me demandant bien comment je
vais me sortir de ce merdier, face à mon commissaire qui s’est enfoncé dans son
fauteuil et attend, les doigts joints, attentif, mais un peu comme un serpent
qui regarde en souriant un innocent piaf s'approcher de sa gueule.
-« Je ne vous cache pas,
monsieur le commissaire, que votre manière de gérer cette brigade est très
différente de celle de votre prédécesseur, qui était particulièrement apprécié
ici. Vous semblez n’avoir que peu de considération pour le travail que nous
accomplissons sur le terrain, et pour toutes ces petites affaires qui occupent
notre quotidien, et qui constituent le fonds de notre boulot. Je vous avoue
qu’il nous arrive de nous demander pourquoi vous avez tenu à briguer ce poste,
à la criminelle, au lieu de poursuivre vos activités à la brigade financière,
où je sais que vous étiez apprécié, et où votre pratique de l’informatique
devait trouver un meilleur emploi. Tout ceci, ainsi qu’une certaine maladresse
dans les rapports que vous essayez d’établir avec le personnel, constitue le
fondement du malaise que vous avez ressenti, mais qui ne peut, en aucun cas,
être assimilé à une fronde. Je pense que, le temps aidant, nous apprendrons à
mieux vous connaître, et que les choses se normaliseront. »
Je me tais, assez satisfait de mon
petit discours, que je juge suffisamment direct, mais sans violence inutile.
Face à moi, le Fifi, toujours immobile, paraît réfléchir. Puis il
remarque :
-« Vous ne m’avez toujours
pas dit pourquoi vous avez si brutalement changé de physionomie, tout à
l’heure. Qu’ai-je dit qui vous a ennuyé ? »
« Et merde » pensé-je
aussitôt, fâché de ne pouvoir m’en tirer aussi facilement que je l’espérais.
« Tu veux vraiment le savoir, mon bonhomme !, Tu veux la guerre ?
O.K. tu vas l'avoir » Je me racle la gorge.
-« Il s’agit d’un tout petit
détail, monsieur, sans réelle importance… » Au fond de moi, je me maudis
de n’être pas capable de tout balancer sans ambages. L’autre attend, toujours
immobile, les yeux fixés sur moi. Un serpent fixant sa proie, je vous dis !
Putain, j'ai presque vingt ans de plus que lui, et il me glace ! Je ne me
pensais pas si facilement impressionnable. On se découvre un peu tous les
jours, pas vrai, jusqu'à ce que mort s'ensuive. En fait, je me sens mal parce
que je ne suis pas fier d'avoir à expliquer que ma colère tient à un détail
aussi… Con.
-« Voilà. C’est assez
ridicule, j’en conviens, mais, c’est cette façon que vous avez de dire
« ma compagne », en parlant de ma… Enfin, de mon amie, comme pour
souligner que nous ne sommes pas mariés. »
« Ça y est, je l’ai
dit ! » Je guette sa réaction.
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