Chapitre 1
Jeudi
matin, très très tôt (trop, en fait)
« Mort aux cons ! »
"Vaste programme", avait répondu le Général à cette
salutaire proposition, et je ne peux lui donner tort. Je propose seulement
qu'on commence par Ferricelli. L'idée s'impose à moi comme je pose sur un
parquet forcément glacé deux pieds qui se recroquevillent, fâchés d’être
brutalement tirés de l’abri douillet de la couette. Ferricelli, qui vient de me
réveiller au milieu de la nuit d’un coup de téléphone incongru mérite sans
contestation cette place en tête de la liste. Je déteste ce jeune commissaire
arriviste, puant de certitude et dégoulinant d’enthousiasme, à moins que ce ne
soit le contraire. Faut dire que, réveillé en sursaut en pleine nuit, on a des
excuses à se mélanger les participes présents.
L’autre a pris la tête de la brigade trois mois plus tôt, à
l’occasion du départ en retraite du Vieux, dont j'étais le bras droit. Le corps
à changé, le bras droit est resté, sans que personne ne lui demande son avis. Un
bras, ça la ferme et ça exécute. Le bras droit jette donc un regard désabusé
sur le radioréveil dont le cadran luminescent annonce, verdâtre, que la journée
sera longue, vu que je la commence à trois heures du matin ! Il y a bien
longtemps que j'ai perdu l’habitude de me lever ainsi au cœur de la nuit pour me
lancer sur une affaire criminelle. Mon précédent patron avait des pratiques
plus civiles, ou, au moins, plus adaptées à son âge, et au mien. C’est un des
avantages quand vous bossez avec un vieux. En général, même s’il fut dynamique
et plein d’enthousiasme, il a fini par se calmer, et ne se fait plus guère
d’illusions sur l’efficacité réelle de la police. Alors… Les constatations
préliminaires étaient effectuées par les jeunes officiers de garde, ça leur
permettait de s’user les crocs. Les anciens n’apportaient leur expérience
qu’ensuite, à des heures plus raisonnables, après avoir échangé, autour d’un
café, les dernières nouvelles des familles et quelques commentaires sur les
actualités télévisées de la veille au soir, et le tout fonctionnait fort bien. On
n’avait pas de meilleurs résultats que les autres, mais ils n’étaient pas moins
bons non plus.
L’arrivée de Ferricelli a bouleversé cet ordonnancement trop
paisible à son goût. Il veut être le premier partout, et tient à ce que son
principal officier l’accompagne, partant sans doute du principe qu’un chef ne
sort pas sans un valet, ni un roi sans son fou. Et je suis ce principal
officier, valet, et fou. Je m'astreins à pratiquer plusieurs longues
respirations abdominales afin de tenter d’enrayer le mal de dos qui me
tyrannise depuis la prise de fonction du nouveau commissaire. « Le
diaphragme », m'a dit le toubib. « Vous respirez à tort et à travers,
vous mangez trop vite, vous êtes trop stressé. Ce n’est rien mon vieux, juste
le mal du siècle. Je ne peux rien pour vous, le seul remède, c’est vous qui le possédez.
Et vous devriez vous mettre au régime !» Tu parles, Charles ! Avec un
patron pareil, je ne suis pas à la veille de me lever frais et dispos ! Et
ton régime, tu te l'enfiles. J'arrêterai de manger quand tu stopperas la
cigarette, médefesse de mes seins !
Ferricelli, pour en revenir à l'avorton qui occupe le
fauteuil du chef, se vante d’être corse. La revendication de ses racines est un
sport très pratiqué dans les arcanes du pouvoir parisien. Pouvoir parisien,
tiens, un pléonasme ! Me dis-je in petto en sautillant maladroitement pour
enfiler mes chaussettes dans le couloir de l'appartement. Comme s’il pouvait
exister un autre pouvoir, dans ce brave vieux pays. C’est bien simple. Ceux qui
veulent du pouvoir viennent à Paris le chercher. Ne dit-on pas « monter à
Paris », comme on dit « monter en grade » ? Ceux qui ont le
pouvoir sont à Paris, qu’il s’agisse de pouvoir public, de pouvoir privé, et
même de pouvoir au culte. Quant à ceux qui paraissent avoir du pouvoir en
province, ils n’ont de cesse de venir le montrer dans les salons dorés de la
capitale. Seulement, quand on a réussi la double gageure d’être à Paris et
d’avoir un peu de pouvoir, même un tout petit bout, c’est à dire au moins une
personne à engueuler impunément, il est absolument nécessaire de se fabriquer
des racines. Car, si vu de Bretagne ou du Périgord, Paris semble compter
quelques millions d’autochtones de toutes couleurs, de toutes confessions, et
de trois sexes au moins, vu de l’intérieur il semble qu’il n’existe qu’une
poignée de vrais parisiens, d’ailleurs considérés par leurs concitoyens à
racines comme des ploucs. C’est beau la France, non ? Moi, je suis un vrai
parisien, un titi né à Montmartre, comme mes parents avant moi. C’est
dire ! Alors, les corses, les basques, les bretons… Surtout les corses,
aujourd’hui !
Outre sa corsitude, Ferricelli présente la particularité
d’être un brillant officier de la police nationale française, ce qui, de mon
point de vue, n’a rien de commun avec un bon flic. Je me range volontiers, sans
forfanterie, dans cette deuxième catégorie, celle des besogneux qui remettent
l’ouvrage sur le métier autant de fois que nécessaire, celles des chiens de
chasse qui fonctionnent à l’instinct, celle des hommes qui ont suivi l’école de
la rue, depuis les petites classes jusqu’aux séances de recyclage. Ferricelli
n’a rien à voir avec des gens comme ça, des gens comme moi. Le terrain, les indics,
les planques interminables, il les laisse au vulgum. Lui ne jure que par
l’informatique et les techniques d’investigation ultra-modernes de la police
scientifique. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant d’arrêter les malfaisants,
ou de protéger les honnêtes citoyens, que de se montrer le plus intelligent en
résolvant les énigmes. Et encore, pas toutes ! Une affaire criminelle à
résoudre ? Il fonce, mais à condition qu’elle permette de se faire bien
voir du Directeur, sinon il la refile au premier commissaire qui passe,
laissant une autre brigade se colleter avec le quotidien glauque. Il a un
talent vrai pour éviter les coups tordus, ceux dans lesquelles on patauge, et
réussir au contraire à être toujours sur les bonnes photos, celles des remises
de lauriers, qu’il sait recevoir avec l’air modeste qui sied au fonctionnaire
qui n’a fait que son devoir. Je suis certain qu’il a passé des heures devant sa
glace à le mettre au point, son putain d'air modeste ! Autant dire, pour
vous résumer la situation, qu’il n’est pas apprécié par les collègues,
Ferricelli, qu'il s'agisse des patrons des autres brigades de la pref' ou de
ses subalternes, moi le premier. Mais il est craint, et ça lui suffit. Il est à
Paris, il a du pouvoir, et basta non ? Comme on dit dans l'ile qui mérite
davantage son surnom depuis qu'il l'a quittée. Fume, oui !. Le pouvoir, c’est
comme l’argent. On aurait juste besoin d’un peu plus. Du coup, on n’a jamais
complètement terminé sa quête. On se retrouve bombardé Galaad du ministère,
Lancelot du lac du 36, toujours à courir après le sacré graal des honneurs, et,
surtout, après le derrière de Monsieur le Directeur, position analysable au
premier regard comme un signe d’allégeance, mais aussi, pour ne pas dire
surtout, endroit stratégique pour dépister les difficultés de transit du chef,
vénéré mais remplaçable… Ces difficultés qui trahissent le stress, la fragilité
du patron, sa presque disparition… nous le regretterons… C’était un meneur
d’hommes… et maintenant, messieurs, au travail… Il a ses rêves, Ferricelli,
comme tout un chacun. Les siens mesurent trois mètres par cinquante, c’est à
dire la différence d’altitude entre son étage et celui du directeur, multiplié
par la longueur qui sépare son bureau de la machine à café. Des rêves qui
justifient, à ses yeux, que ses troufions se mouillent la chemise sans compter
leurs heures.
Et le troufion en chef, le plus ancien dans le grade le plus
élevé des taillablécorvéablàmercis, c'est moi. J'aimais bien ce poste, avant.
Dans une précédente existence. Je me suis levé sans bruit, et sans allumer la
lumière, et je m'habille dans le couloir, afin de ne pas davantage déranger Maud,
qui a évidemment été réveillée en sursaut par la sonnerie du téléphone, et qui
du coup me fait la gueule. Mon boulot de flic m'a déjà coûté un mariage, je ne
tiens pas à gâcher la deuxième chance que la vie m'a offerte il y a juste deux
ans, sous la forme d’une accorte métisse qui supportait la solitude aussi mal
que moi. Quand je l'ai rencontrée, j'avais déjà cessé la vie de patachon des
officiers ordinaires de la crim’. Elle ne connaît, en fait de servitudes, que les
week-ends d’astreinte, une fois par mois. Mais je crains que, sous le règne de
Ferricelli, elle ait à apprendre les contingences déplaisantes de la vie des
femmes de flics auxquelles elle a jusque là échappé, et je tremble qu’elle ne
les accepte pas. Chat échaudé… C’est que j'y tiens, à ma Maud, plus sans doute qu'à
ma première épouse, un vrai amour de jeunesse, pourtant, mais dont
l’adolescence s’était étiolée au contact quotidien des vicissitudes de la vie
d’adulte. Maud est arrivée déjà adulte dans ma vie. Et une adulte avertie,
pleine de ressources, d'inventivité, d'appétits… Dont les talents me sont
exclusivement réservés. Je veux bâtir avec elle un avenir égoïste, où rien ne
compte plus que de la voir sourire, de la sentir se lover entre ses bras comme
une chatte ronronnante, heureuse de voir rentrer son homme, et de pouvoir
partager avec lui quelques moments de bonheur serein, voire plus si affinité.
Et affinité il y a ! Je ne vais pas vous faire un dessin, ce bouquin n'est
pas une BD cochonne, mais il ne faudrait pas que le petit Corse vienne se
glisser entre nous comme un grain de sable entre les fesses d'un naturiste,
non, vraiment, il ne faudrait pas. Si ça devait mal se passer, tant pis pour le
boulot, tant pis pour la retraite, je lui flanque ma démission, et vogue la
galère. Maud possède une petite galerie d’art qui pourrait nous permettre de
vivre peinards, rien que tous les deux, le temps pour moi de me retourner, et
de faire jouer les réseaux de copains afin de trouver autre chose. Entre
anciens flics, on se serre les coudes…D’un autre côté, elle me manquerait, ma
brigade, malgré l’autre connard.
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