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mardi 28 janvier 2014

Un feuilleton...

Je vous ai abandonné bien longtemps... Mais c'était pour mieux vous nourrir de nouveau. Je vous propose de découvrir un polar à ma façon, jour après jour héhéhé... Je vous rassure, il est déjà complètement écrit. Je vous en mets quelques pages par jour, histoire de faire durer le suce-pince...


Chapitre 1
Jeudi matin, très très tôt (trop, en fait)



« Mort aux cons ! »

"Vaste programme", avait répondu le Général à cette salutaire proposition, et je ne peux lui donner tort. Je propose seulement qu'on commence par Ferricelli. L'idée s'impose à moi comme je pose sur un parquet forcément glacé deux pieds qui se recroquevillent, fâchés d’être brutalement tirés de l’abri douillet de la couette. Ferricelli, qui vient de me réveiller au milieu de la nuit d’un coup de téléphone incongru mérite sans contestation cette place en tête de la liste. Je déteste ce jeune commissaire arriviste, puant de certitude et dégoulinant d’enthousiasme, à moins que ce ne soit le contraire. Faut dire que, réveillé en sursaut en pleine nuit, on a des excuses à se mélanger les participes présents.

L’autre a pris la tête de la brigade trois mois plus tôt, à l’occasion du départ en retraite du Vieux, dont j'étais le bras droit. Le corps à changé, le bras droit est resté, sans que personne ne lui demande son avis. Un bras, ça la ferme et ça exécute. Le bras droit jette donc un regard désabusé sur le radioréveil dont le cadran luminescent annonce, verdâtre, que la journée sera longue, vu que je la commence à trois heures du matin ! Il y a bien longtemps que j'ai perdu l’habitude de me lever ainsi au cœur de la nuit pour me lancer sur une affaire criminelle. Mon précédent patron avait des pratiques plus civiles, ou, au moins, plus adaptées à son âge, et au mien. C’est un des avantages quand vous bossez avec un vieux. En général, même s’il fut dynamique et plein d’enthousiasme, il a fini par se calmer, et ne se fait plus guère d’illusions sur l’efficacité réelle de la police. Alors… Les constatations préliminaires étaient effectuées par les jeunes officiers de garde, ça leur permettait de s’user les crocs. Les anciens n’apportaient leur expérience qu’ensuite, à des heures plus raisonnables, après avoir échangé, autour d’un café, les dernières nouvelles des familles et quelques commentaires sur les actualités télévisées de la veille au soir, et le tout fonctionnait fort bien. On n’avait pas de meilleurs résultats que les autres, mais ils n’étaient pas moins bons non plus.

L’arrivée de Ferricelli a bouleversé cet ordonnancement trop paisible à son goût. Il veut être le premier partout, et tient à ce que son principal officier l’accompagne, partant sans doute du principe qu’un chef ne sort pas sans un valet, ni un roi sans son fou. Et je suis ce principal officier, valet, et fou. Je m'astreins à pratiquer plusieurs longues respirations abdominales afin de tenter d’enrayer le mal de dos qui me tyrannise depuis la prise de fonction du nouveau commissaire. « Le diaphragme », m'a dit le toubib. « Vous respirez à tort et à travers, vous mangez trop vite, vous êtes trop stressé. Ce n’est rien mon vieux, juste le mal du siècle. Je ne peux rien pour vous, le seul remède, c’est vous qui le possédez. Et vous devriez vous mettre au régime !» Tu parles, Charles ! Avec un patron pareil, je ne suis pas à la veille de me lever frais et dispos ! Et ton régime, tu te l'enfiles. J'arrêterai de manger quand tu stopperas la cigarette, médefesse de mes seins !

Ferricelli, pour en revenir à l'avorton qui occupe le fauteuil du chef, se vante d’être corse. La revendication de ses racines est un sport très pratiqué dans les arcanes du pouvoir parisien. Pouvoir parisien, tiens, un pléonasme ! Me dis-je in petto en sautillant maladroitement pour enfiler mes chaussettes dans le couloir de l'appartement. Comme s’il pouvait exister un autre pouvoir, dans ce brave vieux pays. C’est bien simple. Ceux qui veulent du pouvoir viennent à Paris le chercher. Ne dit-on pas « monter à Paris », comme on dit « monter en grade » ? Ceux qui ont le pouvoir sont à Paris, qu’il s’agisse de pouvoir public, de pouvoir privé, et même de pouvoir au culte. Quant à ceux qui paraissent avoir du pouvoir en province, ils n’ont de cesse de venir le montrer dans les salons dorés de la capitale. Seulement, quand on a réussi la double gageure d’être à Paris et d’avoir un peu de pouvoir, même un tout petit bout, c’est à dire au moins une personne à engueuler impunément, il est absolument nécessaire de se fabriquer des racines. Car, si vu de Bretagne ou du Périgord, Paris semble compter quelques millions d’autochtones de toutes couleurs, de toutes confessions, et de trois sexes au moins, vu de l’intérieur il semble qu’il n’existe qu’une poignée de vrais parisiens, d’ailleurs considérés par leurs concitoyens à racines comme des ploucs. C’est beau la France, non ? Moi, je suis un vrai parisien, un titi né à Montmartre, comme mes parents avant moi. C’est dire ! Alors, les corses, les basques, les bretons… Surtout les corses, aujourd’hui !

Outre sa corsitude, Ferricelli présente la particularité d’être un brillant officier de la police nationale française, ce qui, de mon point de vue, n’a rien de commun avec un bon flic. Je me range volontiers, sans forfanterie, dans cette deuxième catégorie, celle des besogneux qui remettent l’ouvrage sur le métier autant de fois que nécessaire, celles des chiens de chasse qui fonctionnent à l’instinct, celle des hommes qui ont suivi l’école de la rue, depuis les petites classes jusqu’aux séances de recyclage. Ferricelli n’a rien à voir avec des gens comme ça, des gens comme moi. Le terrain, les indics, les planques interminables, il les laisse au vulgum. Lui ne jure que par l’informatique et les techniques d’investigation ultra-modernes de la police scientifique. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant d’arrêter les malfaisants, ou de protéger les honnêtes citoyens, que de se montrer le plus intelligent en résolvant les énigmes. Et encore, pas toutes ! Une affaire criminelle à résoudre ? Il fonce, mais à condition qu’elle permette de se faire bien voir du Directeur, sinon il la refile au premier commissaire qui passe, laissant une autre brigade se colleter avec le quotidien glauque. Il a un talent vrai pour éviter les coups tordus, ceux dans lesquelles on patauge, et réussir au contraire à être toujours sur les bonnes photos, celles des remises de lauriers, qu’il sait recevoir avec l’air modeste qui sied au fonctionnaire qui n’a fait que son devoir. Je suis certain qu’il a passé des heures devant sa glace à le mettre au point, son putain d'air modeste ! Autant dire, pour vous résumer la situation, qu’il n’est pas apprécié par les collègues, Ferricelli, qu'il s'agisse des patrons des autres brigades de la pref' ou de ses subalternes, moi le premier. Mais il est craint, et ça lui suffit. Il est à Paris, il a du pouvoir, et basta non ? Comme on dit dans l'ile qui mérite davantage son surnom depuis qu'il l'a quittée. Fume, oui !. Le pouvoir, c’est comme l’argent. On aurait juste besoin d’un peu plus. Du coup, on n’a jamais complètement terminé sa quête. On se retrouve bombardé Galaad du ministère, Lancelot du lac du 36, toujours à courir après le sacré graal des honneurs, et, surtout, après le derrière de Monsieur le Directeur, position analysable au premier regard comme un signe d’allégeance, mais aussi, pour ne pas dire surtout, endroit stratégique pour dépister les difficultés de transit du chef, vénéré mais remplaçable… Ces difficultés qui trahissent le stress, la fragilité du patron, sa presque disparition… nous le regretterons… C’était un meneur d’hommes… et maintenant, messieurs, au travail… Il a ses rêves, Ferricelli, comme tout un chacun. Les siens mesurent trois mètres par cinquante, c’est à dire la différence d’altitude entre son étage et celui du directeur, multiplié par la longueur qui sépare son bureau de la machine à café. Des rêves qui justifient, à ses yeux, que ses troufions se mouillent la chemise sans compter leurs heures.


Et le troufion en chef, le plus ancien dans le grade le plus élevé des taillablécorvéablàmercis, c'est moi. J'aimais bien ce poste, avant. Dans une précédente existence. Je me suis levé sans bruit, et sans allumer la lumière, et je m'habille dans le couloir, afin de ne pas davantage déranger Maud, qui a évidemment été réveillée en sursaut par la sonnerie du téléphone, et qui du coup me fait la gueule. Mon boulot de flic m'a déjà coûté un mariage, je ne tiens pas à gâcher la deuxième chance que la vie m'a offerte il y a juste deux ans, sous la forme d’une accorte métisse qui supportait la solitude aussi mal que moi. Quand je l'ai rencontrée, j'avais déjà cessé la vie de patachon des officiers ordinaires de la crim’. Elle ne connaît, en fait de servitudes, que les week-ends d’astreinte, une fois par mois. Mais je crains que, sous le règne de Ferricelli, elle ait à apprendre les contingences déplaisantes de la vie des femmes de flics auxquelles elle a jusque là échappé, et je tremble qu’elle ne les accepte pas. Chat échaudé… C’est que j'y tiens, à ma Maud, plus sans doute qu'à ma première épouse, un vrai amour de jeunesse, pourtant, mais dont l’adolescence s’était étiolée au contact quotidien des vicissitudes de la vie d’adulte. Maud est arrivée déjà adulte dans ma vie. Et une adulte avertie, pleine de ressources, d'inventivité, d'appétits… Dont les talents me sont exclusivement réservés. Je veux bâtir avec elle un avenir égoïste, où rien ne compte plus que de la voir sourire, de la sentir se lover entre ses bras comme une chatte ronronnante, heureuse de voir rentrer son homme, et de pouvoir partager avec lui quelques moments de bonheur serein, voire plus si affinité. Et affinité il y a ! Je ne vais pas vous faire un dessin, ce bouquin n'est pas une BD cochonne, mais il ne faudrait pas que le petit Corse vienne se glisser entre nous comme un grain de sable entre les fesses d'un naturiste, non, vraiment, il ne faudrait pas. Si ça devait mal se passer, tant pis pour le boulot, tant pis pour la retraite, je lui flanque ma démission, et vogue la galère. Maud possède une petite galerie d’art qui pourrait nous permettre de vivre peinards, rien que tous les deux, le temps pour moi de me retourner, et de faire jouer les réseaux de copains afin de trouver autre chose. Entre anciens flics, on se serre les coudes…D’un autre côté, elle me manquerait, ma brigade, malgré l’autre connard.

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