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vendredi 31 janvier 2014

Vous avez été bien sages ? Voui ? Bon alors fin du chapitre 2...

-« C’est vraiment stupide, Sénéchal. Vous auriez du m'en parler plus tôt. Je n’avais aucune intention de vous faire sentir quoi que ce soit en employant ce terme. C’est simplement le mot exact pour décrire la situation, puisque vous n’êtes ni mariés, ni pacsés, ni concubins. " Compagne " me paraissait plus approprié qu’ "amie ", compte tenu de votre âge. J’aime la précision, c’est tout. Pas une seconde je n’ai pu imaginer que ça vous pouvait vous gêner. Je vous promets d’essayer d’y faire attention, désormais. J’aimerais, en échange, que de votre côté, vous cessiez de me prêter des intentions que je n’ai pas. Si je fais quelque chose qui vous dérange, ou qui pose problème au sein de la brigade, je vous saurais gré d’avoir la simplicité de m’en faire part. Je pense que c’est une bonne méthode pour essayer d’apprendre à communiquer, vous ne croyez pas ? »

J'acquiesce d’un bref hochement de tête, un peu abasourdi par cet accès de franchise. Mais, déjà, Ferricelli poursuit :
-«  en ce qui concerne ma demande d’affectation à la crim’, je sais bien ce qui se murmure dans les couloirs. D’aucuns prétendent que c’est la marque de mon ambition démesurée, et que je lorgne sur la place du directeur. Je n’essayerai pas de vous convaincre que c’est faux, ce serait donner corps à la rumeur, qui n'en a pas besoin. C’est vrai que j’ai obtenu des résultats intéressants, à la financière. Mais c’était tellement facile que ça en devenait ennuyeux. Les meilleurs montages ne résistent pas longtemps à une analyse sérieuse. J’avais la désagréable sensation que je faisais un boulot d’expert-comptable. Or, si j’avais réellement voulu être expert-comptable, je ne me serais pas engagé dans la police. La délinquance en col blanc me débecte, Sénéchal. Le contact de ces mecs pourris de fric, et qui ne trichent que pour s’enrichir davantage me déprimait. Cette chasse là manquait par trop de variété. Toujours le même gibier, toujours le même mobile, et pratiquement toujours les mêmes méthodes. Les seules enquêtes intéressantes concernaient le blanchiment des narcodollars, mais nous agissions seulement comme unité d’expertise pour le compte des stups, ce qui est horriblement frustrant. C’est la vraie raison de ma présence ici. Le goût de la nouveauté, de la variété, et du challenge. J’ai découvert, depuis mon arrivée, que les outils modernes d’investigation sont largement sous-utilisés dans cette brigade, et je pense sincèrement qu’en les employant à bon escient, on peut en améliorer le rendement. Il ne s’agit pas, cependant, de négliger le B.A. BA du métier, et, contrairement à ce que vous semblez croire, je ne méprise pas le travail de fourmi que vous accomplissez tous ici, mais je vous crois tous beaucoup plus capables que moi de le mener à bien. Pendant ce temps-là, j’essaye de mettre au service de la brigade des moyens que vous n’utilisez pas encore parfaitement, en les adaptant à vos besoins. La préparation demande un peu de temps, mais je pense que je touche au but, et que cette nouvelle enquête me permettra de prouver le bien-fondé de cette méthode. Je compte sur vous pour faire passer ce message à tout le monde, Sénéchal. Je ne travaille pas contre vous, ni même à côté de vous, je travaille avec vous, et mieux même, pour vous."

Je me dis in-petto que face à un vrai dur, dans une ruelle sombre, son ordinateur et son discours d'homme politique ne lui seront pas d'un grand secours, et voilà qu'il me regarde fixement et poursuit : " je sais ce que vous pensez, Sénéchal. Il se trouve que je suis également expert dans l'utilisation d'une arme de poing. Un Manurhône FoxTango 380, en l'occurrence !" et il sort l'engin de sous son aisselle pour me le glisser sous le nez.

Le Manurhône FoxTango 380, je le précise pour les ignares ou les pacifistes, est un pistolet automatique de calibre 39, avec canon de 9,25 pouces, et chargeur de 18 balles dans la crosse. Il a pour particularité d'être équipé d'une queue de détente sensible comme la bite d'un éjaculateur précoce, ce qui en fait un outil remarquable au stand de tir. Dans la rue, en revanche, il est encombrant et trop délicat à contrôler. Un choix de théoricien, un fois encore. Pourtant, avec un sourire de requin d'Hollywood, Fifi poursuit : "je suis champion de France de tir instinctif avec cette arme !" Il a dit ça d'un ton mielleux, l'enfoiré. Il se délecte de l'effet produit. Champion de France de tir instinctif, c'est déjà balaise avec un revolver à canon court, mais avec une arquebuse pareille, c'est un authentique exploit ! S'il dit vrai, c'est une pointure dans le domaine, le boss. Et… Je n'ai pas l'impression qu'il bobarde, là. Il sait que la vérification est facile, et que je la ferai.

Un ange qui n'avait sans doute rien de mieux à faire ce soir traverse la pièce. Fifi reprend :" Je tiens à vous répondre maintenant sur l’autre remarque que vous me fîtes dans votre petite diatribe, à propos de ma « maladresse dans les rapports avec le personnel », c’est bien le terme que vous avez employé, je crois. »

Gêné, je regarde l’extrémité de mes chaussures. Fifi s’exprime pourtant avec la sérénité d’un conférencier légitimement interrogé par son public. On ne sent ni agressivité, ni détresse, ni d’ailleurs aucun autre sentiment, dans sa voix. Juste l’envie d’être compris. Sans attendre une quelconque réponse de ma part, il poursuit déjà.
-«  Soyez assuré que je ne vous en veux pas. Je trouve même que votre expression relève de l’euphémisme le plus doux. Je suis, je le reconnais, d’une incompétence crasse dans mes rapports avec les autres. Même avec ma chère épouse, que j’aime pourtant sincèrement. À quoi puis-je attribuer cette véritable tare ? »
Il laisse la question en suspens un court instant. Déjà, je me sens de plus en plus mal à l’aise à l’idée de devenir récipiendaire d’une confession intime, et lève la main pour signifier que peut-être… Mais ce foutu con ne me laisse pas faire.
-« Non, non, Sénéchal, allons jusqu’au bout, vidons l’abcès. Quand vous me connaîtrez mieux, peut-être parviendrez-vous à collaborer de meilleure grâce avec moi. Tenez ma maladresse pour un fait acquis, excusez-en par avance les effets, et aidez-moi à progresser, je vous le demande. J’abordais donc les causes de ce que je considère comme un véritable handicap. Ne pensez surtout pas que je me cherche des excuses, c’est d’explications dont il s’agit, car j’y ai beaucoup réfléchi, croyez-moi, tant ce défaut me pèse. Je crois pouvoir affirmer que ces raisons sont au nombre de deux. La première tient au fait que je suis le fils unique d’un couple de grands bourgeois âgés. Ma mère avait quarante trois ans, à ma naissance, et mon père dix de plus. J’ai été élevé dans un cocon d’ouate comme un être exceptionnel que ne devait surtout pas contaminer le contact avec le vulgaire. Cette obsession a conduit mes géniteurs à payer un précepteur pour m’éviter l’école, jusqu’à l’entrée au lycée. J’ai débarqué dans cet univers inconnu, avec deux années d’avance, exactement comme un explorateur découvrant une terre ignorée. Je ne vous cache pas que l’adaptation a été des plus scabreuses. Ajoutez à cela la deuxième raison, qui vit la génétique me doter d’un Q.I de cent cinquante. N’allez surtout pas croire que je me vante, Sénéchal. Cette… caractéristique est bien souvent lourde à porter. Dans mon cas, elle n’a fait que renforcer mon isolement. J’ai traversé mon adolescence avec une étiquette de phénomène de foire collée sur le front, et il m'arrive bien souvent de penser qu'elle y est encore !"
Ferricelli a légèrement perdu le contrôle, en prononçant ces derniers mots plus fort qu'il ne l'aurait voulu. Il s'en fait déjà le reproche, et, dans un geste de fatigue, se pince le haut du nez entre deux doigts. Je ne sais foutre pas quoi répondre, et me contente de se maintenir en équilibre, les fesses juste au bord de la chaise, prêtes à obéir à l'ordre de dégager au plus vite. Mais mon supérieur reprend déjà, dans ce style particulier qui lui voit souvent faire à la fois les demandes et les réponses :
-" C'est assez pour ce soir, Sénéchal. Vous pouvez y aller. N'oubliez pas ce que je viens de vous dire, mais je vous saurais gré de garder ça pour vous. Quoique… Après tout, faites comme bon vous semble. Vous paraissez manifestement plus doué que moi pour les rapports humains. Bonsoir Sénéchal. Mes amitiés à votre comp… A votre … A votre quoi ? Bordel ! Comment faut-il donc que je la désigne ?
- elle s'appelle Maud, monsieur. Ce serait une assez bonne façon de la "désigner", comme vous dites.
- Mais nous n'avons pas été présentés !
- Ah oui, c'est vrai. Peut-être, en ce cas, pourriez-vous dire simplement « votre femme », jusqu'à ce que nous régularisions cette situation ?
- C'est ça, foutez-vous de ma gueule, à présent ! Ne protestez pas, il y avait de l'ironie dans votre voix.
- C'est vrai, monsieur, il y en avait un peu. Ne le prenez pas en mauvaise part. C'est la première fois que je me laisse aller à vous parler comme à une personne… normale.
- D'accord, je prends ça comme un début de progrès. N'en profitez tout de même pas trop. Et filez, maintenant. Je ne voudrais pas que cette personne, sûrement pleine de qualités, puisqu'elle vous supporte, puisse penser que je la prive indument de votre présence.
- Bonsoir, monsieur.
- Bonsoir, Sénéchal."

Je file rejoindre Maud. Rien que le fait de penser à elle, des idées délicieuses viennent, dans ma tête, se substituer à la fatigue de ma journée de boulot, et me font oublier par enchantement le commerce tarabiscoté de mon supérieur hiérarchique. Malgré tout, comme je suis un type consciencieux, au moment de passer la porte cochère je repense à cette histoire d'expertise médico-légale, et me dis que la meilleure façon d'avoir des résultats d'autopsie, c'est d'aller les chercher en personne…

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