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mercredi 29 janvier 2014

La suite...

Vingt minutes plus tard, au volant de la Peugeot du service, je rejoins mon boss au domicile de la victime. Ferricelli joue les mouches du coche auprès du légiste et des spécialistes de la police scientifique, déjà sur les lieux. Du coin de l’œil, il me repère alors que je baille comme une moule au soleil, et me rejoint à grandes enjambées volontaires. Il donne l'impression de jouer, mal, un rôle de composition. Matamore ! C'est le nom que je cherchais… Il arrive sur moi et, au lieu de me serrer la main, comme l'aurait fait tout être humain sensé, me donne une bourrade sur l’épaule. Il doit se gaver de films de gangsters américains, je ne vois pas d'autre explication. Il est agité comme un corniaud sur le passage d'une chienne en chaleur. Il se penche à  mon oreille et me crache dans le cornet, excité comme un pou :
-«  C’est un sacré beau meurtre, Sénéchal. Du vrai travail de psychopathe. Elle a été violée et torturée, avant d’être tuée lentement, le tout avec une mise en scène… Je vous passe les détails, mais je peux déjà vous dire qu'on n’arrive pas à se mettre d'accord sur le nombre des morceaux ! Nous en saurons davantage quand arriveront les rapports que nous fournirons ces messieurs, mais je suis persuadé que nous avons affaire au premier coup d’un tueur en série. Nous allons enfin avoir une belle affaire à résoudre ! » Et il me plante là pour retourner houspiller les spécialistes.

«  Un sacré beau meurtre ! T'as de ces expressions ! Et la victime, elle le trouve à son goût, son meurtre, elle ? Connard ! » Je me garde bien de m’approcher, afin de ne pas gêner les collègues, et aussi de ne pas me retourner l’estomac. A jeun, c’est encore plus désagréable. Je sais bien, pourtant, qu’en cas d’alerte nocturne, il faut toujours avaler une banane avant de partir. Parce que les crimes qu’on découvre la nuit, allez savoir pourquoi, sont toujours beaucoup plus dégueulasses que les crimes diurnes. Une histoire d’éclairage, peut-être. Ou de fatigue. Ou bien un peu des deux. En attendant, quand il s’agit de gerber, la banane c’est presque aussi bon que dans l’autre sens, et ça évite les brûlures au fond de la gorge. Seulement, là; je suis à jeun, j'ai complètement oublié cette élémentaire protection, alors je préfère ne pas approcher. Je détaille les lieux depuis l’entrée, sans bouger, afin de tenter de m’imprégner de l’atmosphère. J'espère sincèrement que mon patron se plante, et qu’il s’agit d’un meurtre ordinaire, dont le coupable sera banalement trouvé dans l’environnement immédiat de la victime. Je rêve d’un mobile classique, dispute ou jalousie, parce qu’un psychopathe qui débuterait une série, n’en déplaise à Ferricelli, je vois plutôt ça comme une source d’emmerdes. D’abord, ça veut dire d’autres victimes avant de mettre la main sur le coupable, sauf invraisemblable coup de chance. Et plusieurs victimes, c’est synonyme d’articles dans les journaux, de psychose, d’énervement des hautes sphères, d’agitation forcenée de mon putain de commissaire à la noix, et par voie de conséquence de nuits blanches en perspectives, la gueule de Maud en plus.

En détaillant la scène du crime, pourtant, et sans avoir vu les restes de la victime que me cachent les techniciens du labo, je pense que l'autre cinglé a peut-être raison, hélas. Le mur, derrière le lit, est maculé de signes bizarres tracés avec ce qui paraît être du sang. Je réprime difficilement un bâillement. Je n’ai vraiment rien à foutre ici. Pour moi, le travail sérieux commencera avec la lecture des différents rapports, et les interrogatoires des proches de la victime. Mais allez donc faire comprendre ça à un emplumé de commissaire de mes deux qui semble prendre son pied à baigner dans cette atmosphère de Grand-Guignol ! Je n'ai qu'à attendre patiemment que l’autre ait décidé qu’il en a vu assez. J'allumerais bien une clope, mais ce serait stupide de replonger à la première tentation, alors que j'ai arrêté depuis quinze jours à peine ! Le contact du cylindre de papier sur les lèvres me manque soudain. Je fourre ma main dans la poche de mon pardessus, en extrait un paquet de gommes à la nicotine, m’en colle une dans la bouche, et me mets à ruminer. Je vais chopper de l'aérophagie, mais c'est le prix à payer, parait-il, pour sauver mes poumons de l'appétit du crabe. Tant pis, je pèterai dans la voiture. Les coussins feront office de filtre. A quarante-huit balais, je suis encore trop loin de la retraite pour me permettre de jouer les divas. Mon idée de démission du réveil me semble maintenant aussi sotte que grenue. C’est qu’il y a loin de l’idée à l’exécution, surtout que je ne sais vraiment pas ce que je pourrais faire d’autre. Les filoches d'époux volages ou la surveillance dans les grands magasins, très peu pour moi ! Et puis, j'aime bien mon métier. Il va donc me falloir faire profil bas, et en passer par les exigences de ce con de corse, sans faire de zèle inutile, mais sans donner non plus l’impression de trainer des pieds, subtil équilibre garant des carrières réussies dans les échelons intermédiaires des services de l’état. Sans enthousiasme, je démarre la machine à observer.

L’appartement est tout ce qu’il y a de banal. En prenant garde de ne gêner personne, je me faufile pour faire le tour du propriétaire. Entrée, cuisine, salle de séjour, deux chambres, une salle de bains, un chiotte, quelques placards. À première vue, à l’exception de la chambre dans laquelle on a retrouvé la victime, rien ne paraît avoir été dérangé. Seul règne ici un désordre ordinaire, témoin habituel d’une vie banale de célibataire. Un drap de bain et une serviette sur l’étendoir de la salle de bains, deux torchons sur le dossier d’une chaise dans la cuisine, un manteau et un imperméable sur les patères de l’entrée. La porte n’a pas été forcée, aucune des fenêtres non plus. La victime a sans doute ouvert de son plein gré à l’assassin. Peut-on en déduire qu’elle le connaissait ? C’est une hypothèse. Elle peut également avoir été simplement trop confiante. La porte ne comporte pas de système d’entrebâillement sécurisé, ni de judas. Coupable négligence, qui fut peut-être fatale. Mais déjà Ferricelli revient vers moi.
-«  C’est tout bon Sénéchal, y’a du matos. Ils ont trouvé des cheveux, et des résidus sous les ongles de la victime. Elle était, de plus, attachée à l’aide de nœuds assez sophistiqués. Un truc de marin, sans aucun doute. Sans parler, bien évidemment, des signes vaudou. J’ai fait demander une expertise dans cette direction là également. »

"Nœuds de marin ! Ouais, ou de scout, ou d’amateur de macramé, ou que sais-je encore ? Parce que des marins en bordée, à Paris… À part ceux des bateaux Mouche, mais ceux-là ne doivent pas savoir faire une nœud. Et cette histoire de vaudou, dans un quartier de petits blancs métropolitains !", que je pense en me marrant en dedans à voir mon Fifi jouer les Sherlock Holmes de bazar. Parce que je n'ai pas encore eu l'occase de vous affranchir, mais le corse, à la brigade, on l'a surnommé Fifi, rapport à Titi, le piaf à la grosse tête et au cou de poulet. Il est infiniment moins sympa que le canari jaune, mais, physiquement, y'a quand même quelque chose. C'est la môme Le Fur qui lui a trouvé ce blaze, et il a aussitôt été adopté par toute l'équipe. Je prie seulement saint Martin de Tours, patron des policiers de France, que jamais l'intéressé ne l'apprenne, parce qu'on aurait droit à une remontée de bretelles à vous cisailler l'entrejambe ! Mais l’autre reprend déjà :

-«  Conférence dans mon bureau à neuf heures. S’agit de mettre le paquet. Je veux tout savoir sur cette fille dans les meilleurs délais. On explore son environnement, bien entendu, ses histoires de culs présentes et passées. Je crois qu’on ne trouvera rien, mais c’est la routine, pas vrai ? Pendant le temps que vous passerez à effectuer ces vérifications, je contacterai les collègues des autres départements pour savoir s’ils n’auraient pas une affaire similaire à trainer dans un coin. C’est le premier meurtre de ce type chez nous, mais rien n’indique que le tueur n’ait pas démarré sa série ailleurs. Pour l’instant, vous pouvez rentrer chez vous. Nous n’avons plus rien à faire ici. Il ne nous reste qu’à attendre les résultats des expertises. Bonne nuit, Sénéchal, mes amitiés à votre compagne. »

Pensez ce que vous voulez, mais, dans la bouche de ce foutu con, l’expression « ses histoires de culs » sonne faux, comme si elle sortait de la bouche d'un petit garçon bien élevé qui dit des gros mots pour se faire bien voir des caïds de la cour de récré. Heureusement, mon inconscient bien dressé de fonctionnaire avec vingt-huit ans d'ancienneté répond pour moi :
- « merci, monsieur le commissaire. Bonne nuit à vous. » C’est beau, l’expérience. Je n'ai eu aucun effort à faire pour ne pas lui dire ce que pensais vraiment, et j'ai même réussi à sourire. Ma nuit, pourtant, est foutue, et pour rien ! Quand à Maud, elle est effectivement seulement ma compagne, mais j'en ai marre que l’autre, régulièrement marié, souligne systématiquement la différence, l’air de rien. De toute façon, ma "compagne", elle n’en a strictement rien à foutre de ses amitiés. Je quitte l’appartement, carre en soufflant mon mètre quatre-vingt et mon quintal virgule des poussières dans la voiture, et, renonçant à regagner mon appart, au risque de réveiller Maud de nouveau, file prendre un « before » dans un troquet de nuit où j'espère être encore reconnu.

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