Et l dimanche, de bon matin, nous attaquons le chapitre trois...
Chapitre 3
Un vendredi
matin comme un autre
Un rayon de soleil joueur vient me
chatouiller la paupière, en se glissant juste dans l'interstice des volets
entrebâillés. Ce qui signifie que Maud est levée. Je l'entends qui roucoule
dans la cuisine. La journée commence bien, mon oiseau des Iles est heureuse.
Oiseau des Iles… Je fantasmagorise
un peu. La seule ile dont elle soit en partie originaire, c'est l'Ile de
France. Maud ne s'appelle pas Maud, mais Marie-Boury. Ce prénom explique à lui
seul les origines franco-africaines de ma princesse métisse. Sa mère, haut
fonctionnaire française en poste à l'ambassade de France au Bahnagoto fut
rapatriée d'urgence début 1976, parce qu'elle avait déplu à un cadre du parti
au pouvoir… En couchant avec un autre cadre du même parti. Elle n'eut pas le
temps de boucler sa valise, mais ne rentra pas à vide cependant. Trente huit
semaines après son départ d'Afrique, elle accouchait, à Paris, d'une petite
fille qu'elle prénomma Marie, comme sa mère, et Boury, comme la mère de son
père, disparu entre-temps dans ce qu'il est convenu d'appeler soit une
révolution, soit une contre-révolution, en fonction du camp auquel on
appartient. Marie-Boury hérita de son père des traits, une sensualité, une joie
de vivre, et un sens du rythme et de la fête typiquement africains. Un peu de
sa couleur, aussi, qui, mélangée à la peau de lait de sa mère, a produit un
caramel doré qui fait saliver. De sa mère justement, française d'origine
grande-bretonne, elle a hérité d'une couleur de cheveux étonnante, d'un blond
presque blanc, qui paraît irréelle sur une tignasse aussi crépue, et d'une
paire d'immenses yeux d'un vert lumineux, qui vous aveugle si vous les fixez
trop longtemps, ce que, de toute façon, je vous interdit. Le mélange, étonnant,
a été dur à porter, surtout pour la fille adultère d'une dame de la haute, qui
avait choisi de revendiquer haut et fort sa tragique histoire d'amour plutôt
que de cacher le fruit de son péché. La gamine fut contrainte de se taper les
écoles les plus huppées de la république.
Comme le dit la sagesse populaire,
tout ce qui ne tue pas rend plus fort… À l'adolescence, elle se teignait en
brun, et portait des lunettes fumées, pour essayer de passer inaperçue dans la
foule cosmopolite de la capitale. Elle fut néanmoins remarquée, lors d'un bal
où l'avait traînée sa mère, par la génitrice intéressée d'un jeune énarque très
prometteur, qu'elle épousa (l'énarque, pas la génitrice intéressée) sans avoir
vraiment le temps de se demander s'il était le bon, étant donné que sa mère lui
signifia, sans trop de ménagement, que vu sa couleur de peau, il risquait
d'être le seul, du moins issu d'un milieu approprié. L'énarque fut pour elle le
plus gentil des compagnons, d'autant qu'il était pédé comme un phoque.
Marie-Boury lui servait de couverture. Comme elle avait du temps libre, elle le
consacra à sa passion pour l'art en général, et la peinture en particulier, en
approfondissant ses études théoriques dans les meilleures écoles, et ses
connaissances pratiques dans le lit de ceux des jeunes artistes prometteurs qui
aimaient encore les femmes, et ne crachaient sur son étonnant cocktail de
couleurs. Quand un délai raisonnable, pour son milieu, se fut écoulé,
c'est-à-dire une dizaine d'années, elle divorça, en empochant la petite galette
qui devait lui permettre d'ouvrir la galerie de peinture que ses anciens amants
ne pouvaient refuser de garnir de quelques unes de leurs œuvres. C'est à cette
époque qu'elle se rebaptisa Maud. Un question de marketing, prétend-elle, et,
de mon point de vue, la seule erreur dans son parcours, mais elle y tient,
alors… Je ne vais pas faire la fine bouche, je profite de tout le reste :
la sensualité à la fois inventive et gourmande de la fille de couleur, c'est
pour moi, les rotondités fermes de son corps caramel, c'est pour moi, les
bouclettes blondes, c'est pour moi, le regard vert, c'est pour moi… Et je n'ai
toujours pas compris pourquoi ! Je me suis tout bonnement contenté d'intervenir
pour sermonner un malfaisant, dont elle avait malencontreusement percuté la
voiture en sortant sans regarder d'une place de parking, et qui voulait la
contraindre à rédiger un constat, en exhibant fort à propos ma carte de police.
The right man, at the right moment… Ce fut un véritable coup de foudre. Ce jour
là, nous avons déjeuné, couché, goûté, couché, dîné, couché, soupé, dansé,
couché… De vrais ados… Et nous ne nous sommes plus quittés.
Bon, vous en savez assez sur ma
vie privée comme ça. Donc, je me réveille bien. Pas de raideurs douloureuses,
pas de mal de tête, la gorge ne gratte pas, le nez ne coule pas, l'œil ne brûle
pas, et pourtant, je ne suis pas mort, puisque j'entends Maud chantonner. Tout
baigne. Je me lève avec le sourire. J'enfile un tee shirt et un bas de jogging…
Oui, je dors à poil. Et c'est tout bénef vu que je partage mon lit avec une de
ces femmes rarissimes qui n'a jamais froid et qui dort toujours toute nue ! Ça
vous la coupe, hein ! Vous pensiez que ça n'existait pas ! Et ben, si. Et ça
aussi, c'est pour moi… Le temps d'enfiler une paire de mules (les chaussons,
pas le mammifère), et je débarque dans la cuisine pour découvrir une montagne
de beignets de bananes. C'est un moyen infaillible pour consolider les poignées
d'amour, le beignet de banane, mais ça vous met une pêche d'enfer. Entre nous,
je peux bien vous avouer que je ne bénéficie pas tous les matins d'un pareil
traitement… Si vous voulez mon avis, j'ai du être plutôt bon, hier soir, même
si je ne me suis aperçu de rien. Enfin, je veux dire, de rien de différent.
Elle a rugi pareil, ri pareil, mordu et griffé pareil, gueulé comme d'hab…
avant de partir prendre sa douche et de revenir ensuite me masser le dos pour
m'aider à m'endormir, comme un soir ordinaire, quoi.
J'arrive dans la cuisine. Salade
de museaux, que-tu-es-belle, moi-aussi-je-t'aime, regards, sourires, café,
beignets, divers petits riens de la vie ordinaire. Elle file prendre sa douche.
J'attrape le journal. Je trouve notre affaire, qualifiée de "meurtre avec
violence", en tête de gondole des chiens écrasés, en page intérieure. Nous
sommes loin de la psychose, et de la une à laquelle rêve Fifi. Va pas être de
bon poil, le boss. Faut dire qu'on ne leur a rien donné à grailler, aux
plumitifs de tous poils qui squattent dans le hall d'attente de la pref'.
Meurtre avec violence ! Tu parles d'un programme. Perso, je n'ai jamais eu à
résoudre une affaire de meurtre avec douceur. Jamais. Vous non plus ? Normal,
en même temps, vous n'êtes pas flics. Enfin, la plupart d'entre vous.
Moi, ça me va bien qu'on n'en
parle pas, de notre affaire. Ça va peut-être nous donner un peu de temps pour
la résoudre de manière classique, et claquer ainsi le beignet de l'autre
pète-sec. Et, justement, j'ai une petite idée pour l'emmerder un peu. Je vais
commencer ma journée par un détour par le Frigo, surnom classiquement attribué
à l'institut médico-légal, où a été déposée notre victime, et dont notre chef
attend le rapport. Comme je connais le système, si je ne m'en mêle pas, il va
attendre longtemps. Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites, comme le
ferait le dernier clampin de la brigade : "et alors, qu'est-ce
que j'en ai à foutre qu'il attende, c'est bien fait pour ses pieds". Et
bien non, justement. Plus il attendra, plus il sera de mauvais poil, et plus il
nous emmerdera. Si vous ne comprenez pas ça, évitez de prendre un poste dans
l'administration. Franchement. Écoutez-moi plutôt, l'idée est la suivante. Je
commence ma journée par un tour au Frigo. Du coup, je suis en retard au bureau,
sans avoir prévenu. Je prends donc une rafale dès mon arrivée. J'encaisse le
coup sans rien dire, puis, innocemment, je demande des nouvelles du rapport.
Là, forcément, deuxième rafale, attaque au mortier lourd sur les trente cinq heures,
les paresseux, les incapables, etc. Et c'est alors que, botte secrète digne de
Philippe de Nevers dans "Le Bossu" (d'après un roman de Paul Féval,
que tout le monde a oublié, le pauvre), je sors le papelard de ma serviette.
Échec et mat, t'es fait aux pattes ! Putain, je sens que, décidément, c'est une
bonne journée ! La salle de bains se libère. Je croise mon oiseau à poil en
entrant dans la douche. J'en profite pour bander un petit coup, juste comme ça,
gratis. Un prélude à la soirée d'un faune que je lui jouerai ce soir. Elle
sourit. Elle a compris le message.
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