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samedi 1 février 2014

Et l dimanche, de bon matin, nous attaquons le chapitre trois...
Chapitre 3
Un vendredi matin comme un autre



Un rayon de soleil joueur vient me chatouiller la paupière, en se glissant juste dans l'interstice des volets entrebâillés. Ce qui signifie que Maud est levée. Je l'entends qui roucoule dans la cuisine. La journée commence bien, mon oiseau des Iles est heureuse.

Oiseau des Iles… Je fantasmagorise un peu. La seule ile dont elle soit en partie originaire, c'est l'Ile de France. Maud ne s'appelle pas Maud, mais Marie-Boury. Ce prénom explique à lui seul les origines franco-africaines de ma princesse métisse. Sa mère, haut fonctionnaire française en poste à l'ambassade de France au Bahnagoto fut rapatriée d'urgence début 1976, parce qu'elle avait déplu à un cadre du parti au pouvoir… En couchant avec un autre cadre du même parti. Elle n'eut pas le temps de boucler sa valise, mais ne rentra pas à vide cependant. Trente huit semaines après son départ d'Afrique, elle accouchait, à Paris, d'une petite fille qu'elle prénomma Marie, comme sa mère, et Boury, comme la mère de son père, disparu entre-temps dans ce qu'il est convenu d'appeler soit une révolution, soit une contre-révolution, en fonction du camp auquel on appartient. Marie-Boury hérita de son père des traits, une sensualité, une joie de vivre, et un sens du rythme et de la fête typiquement africains. Un peu de sa couleur, aussi, qui, mélangée à la peau de lait de sa mère, a produit un caramel doré qui fait saliver. De sa mère justement, française d'origine grande-bretonne, elle a hérité d'une couleur de cheveux étonnante, d'un blond presque blanc, qui paraît irréelle sur une tignasse aussi crépue, et d'une paire d'immenses yeux d'un vert lumineux, qui vous aveugle si vous les fixez trop longtemps, ce que, de toute façon, je vous interdit. Le mélange, étonnant, a été dur à porter, surtout pour la fille adultère d'une dame de la haute, qui avait choisi de revendiquer haut et fort sa tragique histoire d'amour plutôt que de cacher le fruit de son péché. La gamine fut contrainte de se taper les écoles les plus huppées de la république.

Comme le dit la sagesse populaire, tout ce qui ne tue pas rend plus fort… À l'adolescence, elle se teignait en brun, et portait des lunettes fumées, pour essayer de passer inaperçue dans la foule cosmopolite de la capitale. Elle fut néanmoins remarquée, lors d'un bal où l'avait traînée sa mère, par la génitrice intéressée d'un jeune énarque très prometteur, qu'elle épousa (l'énarque, pas la génitrice intéressée) sans avoir vraiment le temps de se demander s'il était le bon, étant donné que sa mère lui signifia, sans trop de ménagement, que vu sa couleur de peau, il risquait d'être le seul, du moins issu d'un milieu approprié. L'énarque fut pour elle le plus gentil des compagnons, d'autant qu'il était pédé comme un phoque. Marie-Boury lui servait de couverture. Comme elle avait du temps libre, elle le consacra à sa passion pour l'art en général, et la peinture en particulier, en approfondissant ses études théoriques dans les meilleures écoles, et ses connaissances pratiques dans le lit de ceux des jeunes artistes prometteurs qui aimaient encore les femmes, et ne crachaient sur son étonnant cocktail de couleurs. Quand un délai raisonnable, pour son milieu, se fut écoulé, c'est-à-dire une dizaine d'années, elle divorça, en empochant la petite galette qui devait lui permettre d'ouvrir la galerie de peinture que ses anciens amants ne pouvaient refuser de garnir de quelques unes de leurs œuvres. C'est à cette époque qu'elle se rebaptisa Maud. Un question de marketing, prétend-elle, et, de mon point de vue, la seule erreur dans son parcours, mais elle y tient, alors… Je ne vais pas faire la fine bouche, je profite de tout le reste : la sensualité à la fois inventive et gourmande de la fille de couleur, c'est pour moi, les rotondités fermes de son corps caramel, c'est pour moi, les bouclettes blondes, c'est pour moi, le regard vert, c'est pour moi… Et je n'ai toujours pas compris pourquoi ! Je me suis tout bonnement contenté d'intervenir pour sermonner un malfaisant, dont elle avait malencontreusement percuté la voiture en sortant sans regarder d'une place de parking, et qui voulait la contraindre à rédiger un constat, en exhibant fort à propos ma carte de police. The right man, at the right moment… Ce fut un véritable coup de foudre. Ce jour là, nous avons déjeuné, couché, goûté, couché, dîné, couché, soupé, dansé, couché… De vrais ados… Et nous ne nous sommes plus quittés.

Bon, vous en savez assez sur ma vie privée comme ça. Donc, je me réveille bien. Pas de raideurs douloureuses, pas de mal de tête, la gorge ne gratte pas, le nez ne coule pas, l'œil ne brûle pas, et pourtant, je ne suis pas mort, puisque j'entends Maud chantonner. Tout baigne. Je me lève avec le sourire. J'enfile un tee shirt et un bas de jogging… Oui, je dors à poil. Et c'est tout bénef vu que je partage mon lit avec une de ces femmes rarissimes qui n'a jamais froid et qui dort toujours toute nue ! Ça vous la coupe, hein ! Vous pensiez que ça n'existait pas ! Et ben, si. Et ça aussi, c'est pour moi… Le temps d'enfiler une paire de mules (les chaussons, pas le mammifère), et je débarque dans la cuisine pour découvrir une montagne de beignets de bananes. C'est un moyen infaillible pour consolider les poignées d'amour, le beignet de banane, mais ça vous met une pêche d'enfer. Entre nous, je peux bien vous avouer que je ne bénéficie pas tous les matins d'un pareil traitement… Si vous voulez mon avis, j'ai du être plutôt bon, hier soir, même si je ne me suis aperçu de rien. Enfin, je veux dire, de rien de différent. Elle a rugi pareil, ri pareil, mordu et griffé pareil, gueulé comme d'hab… avant de partir prendre sa douche et de revenir ensuite me masser le dos pour m'aider à m'endormir, comme un soir ordinaire, quoi.

J'arrive dans la cuisine. Salade de museaux, que-tu-es-belle, moi-aussi-je-t'aime, regards, sourires, café, beignets, divers petits riens de la vie ordinaire. Elle file prendre sa douche. J'attrape le journal. Je trouve notre affaire, qualifiée de "meurtre avec violence", en tête de gondole des chiens écrasés, en page intérieure. Nous sommes loin de la psychose, et de la une à laquelle rêve Fifi. Va pas être de bon poil, le boss. Faut dire qu'on ne leur a rien donné à grailler, aux plumitifs de tous poils qui squattent dans le hall d'attente de la pref'. Meurtre avec violence ! Tu parles d'un programme. Perso, je n'ai jamais eu à résoudre une affaire de meurtre avec douceur. Jamais. Vous non plus ? Normal, en même temps, vous n'êtes pas flics. Enfin, la plupart d'entre vous.


Moi, ça me va bien qu'on n'en parle pas, de notre affaire. Ça va peut-être nous donner un peu de temps pour la résoudre de manière classique, et claquer ainsi le beignet de l'autre pète-sec. Et, justement, j'ai une petite idée pour l'emmerder un peu. Je vais commencer ma journée par un détour par le Frigo, surnom classiquement attribué à l'institut médico-légal, où a été déposée notre victime, et dont notre chef attend le rapport. Comme je connais le système, si je ne m'en mêle pas, il va attendre longtemps. Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites, comme le ferait le dernier clampin de la brigade : "et alors, qu'est-ce que j'en ai à foutre qu'il attende, c'est bien fait pour ses pieds". Et bien non, justement. Plus il attendra, plus il sera de mauvais poil, et plus il nous emmerdera. Si vous ne comprenez pas ça, évitez de prendre un poste dans l'administration. Franchement. Écoutez-moi plutôt, l'idée est la suivante. Je commence ma journée par un tour au Frigo. Du coup, je suis en retard au bureau, sans avoir prévenu. Je prends donc une rafale dès mon arrivée. J'encaisse le coup sans rien dire, puis, innocemment, je demande des nouvelles du rapport. Là, forcément, deuxième rafale, attaque au mortier lourd sur les trente cinq heures, les paresseux, les incapables, etc. Et c'est alors que, botte secrète digne de Philippe de Nevers dans "Le Bossu" (d'après un roman de Paul Féval, que tout le monde a oublié, le pauvre), je sors le papelard de ma serviette. Échec et mat, t'es fait aux pattes ! Putain, je sens que, décidément, c'est une bonne journée ! La salle de bains se libère. Je croise mon oiseau à poil en entrant dans la douche. J'en profite pour bander un petit coup, juste comme ça, gratis. Un prélude à la soirée d'un faune que je lui jouerai ce soir. Elle sourit. Elle a compris le message.

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