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lundi 10 février 2014

à l'aube du sixième...Chapitre
Chapitre 6
Jeudi matin
Ça n'a pas manqué. Maud m'attendait, paisible en apparence. Mais comme le dit si bien le proverbe sawaholi " ce n'est pas parce que la surface du marigot est calme que le crocodile dort !" Je la connais, ma princesse. Quand son magnifique regard se voile, malgré le sourire, quand elle paraît absente lorsque je lui parle, c'est qu'il y a un truc qui coince. Et ce coup-ci, la solution de l'énigme est assez évidente. Oui, j'ai dit l'énigme. Pour un homme hétérosexuel, le comportement d'une femme également hétérosexuelle relève de l'énigme plusieurs fois par jour. Surtout si celle-ci se révèle être sa compagne. Et ne croyez pas que l'affaire évolue avec le temps. Au fur et à mesure que la capacité d'analyse de l'homme s'affirme, les énigmes deviennent plus complexes, de sorte que le phénomène reste constant. C'est une condition sine qua non à la survie des ménages. Car si l'homme se met à lire dans sa femme comme dans un roman de gare, elle se sent devenir transparente, et préfère se casser pour aller restaurer son mystère ailleurs. À l'inverse, si l'écart se creuse, les énigmes évoluant en difficulté plus rapidement que la capacité du mâle à les comprendre, c'est lui qui se lasse. Il cesse alors de chercher les solutions et va s'installer devant son téléviseur. La femme se sent délaissée et préfère se casser pour aller proposer son mystère ailleurs (bis). Et oui, c'est toujours la femme qui se casse. Les magasines féminins prétendent que c'est parce que les hommes sont trop lâches pour le faire… Si ça peut leur faire plaisir. J'ajoute ici que si j'ai exclu de mon analyse les homos des deux genres, c'est parce qu'à la différence des politiques de tous sexes, je ne parle que de ce que je connais.

Donc, Maud était paisible, mais couvait un coup de grisou. Un seul mot de travers pouvait tout faire pêter. Dans ce genre de circonstances, sauf à vouloir en prendre plein la tête et finir par coucher sur le canapé du salon, (après tout, chacun ses fantasmes), il faut absolument éviter deux erreurs fondamentales : le "ça va ?" interrogatif et joyeux, à quoi répond immanquablement un "non" aussi sec que définitif, et le "ça ne va pas ?", tout aussi interrogatif, mais inquiet, et qui, lui, provoque un "ça a l'air ?" ironique mais fielleux. Dans les deux cas, en commençant ainsi, vous vous engagez à pédaler un moment dans de la choucroute pas fraiche, croyez-moi. Faudra ramer fort et longtemps, sans vous occuper de la falaise, pour pouvoir en sortir ! Et pourtant, ce soir là, elles m'ont démangé le bout de la menteuse, ces deux petites questions, vicieuses comme des premières de classe dans un pensionnat de bonnes sœurs. Heureusement, j'ai beaucoup vécu. J'ai pu les stopper à temps, et laisser l'entrainement prendre le relais. Je lui ai pris les mains, l'ai forcée à me regarder dans les yeux, et j'ai balancé mon joker direct :
-" Je t'aime."
Texto, sans autre fioriture qu'une légère pression des doigts. Là, elle est sonnée. Normal. S'ouvre alors une fenêtre de tir étroite, qu'il faut immédiatement mettre à profit avant qu'elles ne se referment comme des huitres, la fenêtre et la femme. Ne balancez jamais "je t'aime", dans ce genre de circonstances, sans savoir précisément ce que vous allez dire après, parce que le remède pourrait devenir pire que le mal. Si vous calez, après quelques secondes d'attente vibrante, elle va retomber de son nuage et vous risquez un "quoi ! Tu oses me dire je t'aime pour essayer de…" suivi de ce qu'elle pense exactement de vous et de la situation. C'est plus dans la choucroute que vous pédalez, Vous êtes dans la fosse septique, sur la pointe des pieds, avec de la merde jusqu'aux narines ! Le moindre mouvement et vous êtes mort ! Mais moi, j'avais préparé la suite. Quand la petite lumière manifestant son émotion s'est allumée dans le fond de son superbe regard, j'ai susurré à son oreille :
- Tu m'as tellement manqué, pendant ces trois jours. Je me suis débarrassé de cette corvée aussi vite que je pouvais pour pouvoir te serrer à nouveau dans mes bras… Je suis si heureux… Tiens, on va fêter ça ! Qu'est-ce-que tu en penses ? (surtout ne lui laissez pas le temps de répondre, vous êtes encore dans une zone à risque) Restaurant, ou préfères-tu que j'aille nous chercher un diner d'amoureux chez le chinois ?
- Restaurant ? Oui, tiens, après tout, pourquoi pas, c'est une bonne idée, j'avais justement envie de sortir."
Voilà, ce coup-ci, c'est gagné. Il n'y a plus qu'à gérer jusqu'à la prochaine énigme. Tout le monde à suivi ? Bon, prenez une feuille, interro écrite ! Non, j'déconne. Retenez quand même l'astuce, elle pourrait vous servir, un jour. Mais j'entends que certains, au fond, me traitent d'hypocrite. Vous n'avez donc rien compris ! J'aime Maud plus que ma vie, et j'ai horreur des embrouilles. Je me débrouille comme je peux pour gérer l'interface au mieux. Et si ça ne vous convient pas, allez vous faire trucdechoser !

J'ai donc invité la reine de mes nuits dans un adorable boui-boui sans chichis, qui offre la meilleure bouffe antillaise de Paname. Non, n'insistez pas, mes adresses secrètes le resteront. J'avais visé juste. Non seulement on s'est régalé en riant, dans une ambiance du tonnerre, mais je sais qu'elle a apprécié que ce soit, pour une fois, ma couleur de peau à moi qui fasse tâche. Le seul bémol, parce qu'il en faut un, quand même, c'est que le mélange d'épices et de rhum, moi, ça me transforme la tuyauterie en formation de jazz progressif. Aussi, après notre partie de tagadatsoin-tsoin quotidienne, je me suis éclipsé du lit quasi-conjugal pour que mes borborygmes intestinaux et leurs odoriférantes conséquences ne risquent pas de la déranger dans son premier sommeil. Il faut savoir rester gentleman jusqu'au bout. Mais mon sommeil, en bon snobinard, ne supporte pas les fauteuils du salon. Il m'a lâchement laissé tomber. Du coup, je zappe au hasard sans rien trouver d'accrocheur, et je commence à m'ennuyer ferme quand mes yeux tombent sur la pile de dossiers posée sur le petit bureau du salon. Bien sûr, je les ai lus, ces dossiers, puisque je les ai dictés à la Belette et au Rital, mais je faisais alors surtout attention à isoler les éléments que Fifi m'avait chargé de récolter pour lui, sans prendre en considération l'ensemble de l'affaire… Après tout, puisque je n'ai rien d'autre à faire… Je me retape toute la pile entre deux et six du mat'.


J'ai besoin de me faire un p'tit kawa, comme dirait un motard fana d'italiennes, et de rassembler un peu mes idées. On serait dans un polar amerloque, je vous dresserai maintenant la liste complète des cas, avec identités, photos, dates, lieux, circonstances exactes, témoins, noms des protagonistes, des antagonistes, des agonistes, des agonisants, des morts, des blessés, des rescapés, et de leur ascendance jusqu'à la huitième génération. Ça me rapporterait de la tune si j'étais payé à la page, mais ce n'est pas le cas. Et vous, ça vous ferait suer grave, parce que les amerloques, ils se débrouillent pour vous obliger à les lires, ces longues listes, vu que, dedans, ils glissent des informations nécessaires à la poursuite de la lecture, du style : une victime s'appelle Rosa Romano, elle est portoricaine, petite, obèse, et cousine d'un certain juan. Ben, dans la suite, en parlant d'elle, l'auteur américain dira tantôt Rosa, tantôt madame Romano, tantôt la cousine de Juan, tantôt la petite femme, et pourra même conjuguer les éléments, parlant de la petite portoricaine, la grosse Romano, etc. Multipliez le truc par le nombre de victimes du tueur en série, et vous voilà obligé de prendre des notes pour pouvoir continuer à suivre. Non, je ne vais pas vous faire ce coup là. Quel intérêt ? Après tout, c'est moi qui mène l'enquête, pas vous, vous n'êtes pas formés pour. Donc je peux quand même vous faire la fleur de prémâcher le boulot. Or donc, qu'ai-je appris durant ces quatre dernières heures ?

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