Comme je ne peux matériellement pas poster demain, je vous en mets une double dose aujourd'hui. Tout le chapitre 8 d'un coup ! Bande de petits veinards
Chapitre 8
Jeudi, suite de la matinée
Au lieu de
s'asseoir avec nous, comme je le lui propose, Ferricelli fait lentement le tour
de la tanière, les mains dans le dos, singeant, involontairement sans doute, un
autre corsico qui aimait bien venir discuter le bout de gras avec ses
grognards. Sauf que chez nous, c'est une première. Il déambule, tranquille,
détaillant avec gourmandise les photos, posters et objets personnels dont
chacun a habillé son espace. Un sourire douteux déforme le bas de son visage.
Les commissures du commissaire ne me disent rien qui vaille. Elles sont tout à
la fois goguenardes, supérieures, et intensément satisfaites. Il est difficile
de deviner ce qui va pouvoir sortir de cette bouche, le tonnerre ou le miel, et
pourtant, assez bizarrement, je l'avoue, je me sens serein. Il émane du
personnage une forme de supériorité qui me laisse penser qu'il ne se donnera
pas la peine, aujourd'hui, d'écraser les insectes que nous sommes. Il termine
son tour du propriétaire en revenant vers la table où je l'attends, toujours
debout, lui présentant une chaise, comme mes parents m'ont appris à le faire,
il y a plus de quarante ans. Aucun des autres n'a bougé, mais on les sent
tendus, prêts à se lever au moindre signal pour bondir au garde-à-vous. Je ne
les ai encore jamais vus ainsi. Ce n'est pas la première réunion que nous avons
avec Fifi, mais l'atmosphère qui se dégage des briefings dans son bureau est
très différente. D'ordinaire, à l'exception des vioques, qui se tiennent
tellement à carreau que le jour où ils se feront remplacer par un poster
grandeur nature, personne ne s'en rendra compte, je sens mes troupes espiègles
comme des élèves adolescents face à un prof débutant. Aujourd'hui, parce que le
prof a pénétré leur territoire, et qu'il semble s'y sentir à l'aise, ils
n'osent plus bouger un cil. Ferricelli finit pas s'assoir, bien calé au fond de
sa chaise, et croise les jambes.
-"
Alors, c'est ici que vous travaillez… Chapeau ! Moi, je ne pourrais pas. Trop
de promiscuité, et puis tout ce bazar, partout, qui attire l'œil et retient
l'attention. Enfin, si ça vous convient…"
J'entends
la Belette respirer de cette façon particulière qui annonce qu'elle va lui
voler dans les plumes, mais, d'un regard, je l'empêche de jouer les Rominette.
Cool, Raoul ! intiment mes yeux sages à son regard frondeur. Elle se dégonfle,
mais à contrecœur. Ouf. Déjà, le Big Bross, qui semble ne s'être rendu compte
de rien, embraye :
-"
J'ai une nouvelle pour vous. Je ne sais pas si vous considèrerez qu'elle est
bonne ou mauvaise, en ce sens que chacun à ses propres critères d'appréciation,
et que les vôtres ne sont évidemment pas les miens, mais, en ce qui me
concerne, je trouve que c'est une bonne nouvelle."
Avouez
qu'il est difficile de faire plus alambiqué comme introduction, non ? Et il
attend, en plus, que quelqu'un le relance… Donc je.
-"
Quelle nouvelle, monsieur ?
- Voyons
Sénéchal, vous devez avoir deviné.
- Un seul
tueur, monsieur ?
- Ah, ça,
je n'en sais rien. Je suis commissaire, Sénéchal, pas devin…
- Alors ?
- Et bien,
cherchez, sinon, ce n'est pas drôle…"
C'est le
Rital qui se lance, à sa manière :
-"Nous
pensons que certains, voire la plupart de ces meurtres sont liés, qu'il peut y
avoir plusieurs tueurs, mais qu'ils sont forcément en relation. Monsieur."
Ferricelli
sourit, hoche la tête plusieurs fois, regarde chacun à son tour, en levant un
sourcil, comme pour solliciter une réaction, un complément d'information.
N'obtenant qu'un silence attentif, il reprend :
-"Et
bien, pour dire la vérité, ce n'est pas si mal. Il y a néanmoins quelques
différences entre votre position, exprimée de manière concise par le lieutenant
Romagne, et la mienne. La première de ces différences, c'est que vous
"pensez", alors que moi, je "sais". La deuxième, c'est que
vous pensez "certains, voire la plupart", et que je prétends
"tous". La troisième, mais j'exprime ici un simple avis, c'est qu'il
s'agit d'un acteur unique."
Il est tout content de son petit
effet, le Fifi. Tellement content qu'il se tait et nous refait le coup du tour
de table avec le sourcil levé, attendant une question. Quel cabot ! On jurerait
un sociétaire de la Comédie Franchouille. Tu vas voir qu'il va se lever et
saluer l'assistance, si ça continue. Je décide de le ramener sur terre :
-" Pouvons-nous caresser
l'espoir de partager avec vous les informations qui vous rendent si confiant,
monsieur ?"
Il sent bien le foutage de gueule
dans le ton, et ça l'énerve. Son timbre change aussitôt et récupère ce
caractère cassant que nous commençons à bien connaître. Et c'est tant mieux, de
mon point de vue. Au moins, on sait où l'on va.
-" Évidemment, Sénéchal !
Pourquoi donc croyez-vous que j'ai pris la peine de me déplacer jusqu'à ce…
capharnaüm ? Je vous explique. C'est un peu technique, alors, si quelque chose
vous échappe, arrêtez-moi avant de perdre pied."
Effectivement, son exposé est
vachement technique. Après nous avoir bassiné de longues minutes sur ses études
scientifiques, et ses grandes compétences en matière de mathématiques
financières, qui sont très proches parentes des statistiques et des
probabilités, il étale sa science comme un ado du Nutella sur une tartine, en
grosses couches dégoulinantes. Et courbe de Gauss par ci, et loi de Poisson par
là, et régression paraboloïde sur cosinus de l'angle que forme la droite des moindres
carrés avec celle de Cassius (Clay), avec projection d'une hyperbole en parallaxe
à l'hypoténuse… J'en passe et des plus tordues ! Il est si excité que ses mains
se mettent à parler italien. Enfin, pour vous résumer la chose en évitant les
termes abscons comme un balai, il nous démontre de manière mathématique que les
treize meurtres sont TROP PARFAITEMENT différents pour que ce soit le fruit du
hasard. Je ne sais pas si vous mordez le topo. En gros, si nous avions affaire
à des tueurs indépendants, sur treize affaires, par le simple fait du hasard,
on aurait du trouver quelques points communs. Le fait qu'il n'y en ait aucun
démontre de manière certaine qu'il s'agit d'une série volontaire, spécialement
conçue pour paraître ne pas l'être.
Le Fifi est satisfait de son exposé,
qui, je dois bien l'avouer, nous laisse ébaubis, ébahis, étonnés, interloqués,
stupéfaits, surpris, cois, quoi ! En bon poseur, il savoure son instant de
gloire. Romagne, qui est le premier à reposer les pieds sur terre, intervient :
- "Admettons que votre théorie
soit la bonne…" Fifi se redresse, prêt au combat. "Je dis
admettons," poursuit le Rital sans se démonter, "parce que nous
n'avons pas les compétences mathématiques nécessaires pour en débattre ; cela
ne nous indique pas pourquoi vous pensez à un tueur unique.
- Très bonne remarque, lieutenant
Romagne… Vos camarades devraient prendre exemple sur vous. Je les trouve pour
le moins… passifs ! Alors, pourquoi, en effet, penché-je pour un acteur unique…
À dire vrai, je
n'en sais rien. Il s'agit d'une intuition. J'ai le sentiment que nous avons
affaire à une intelligence supérieure, qui organise et planifie son activité
avec une extrême minutie. Ce genre de personnage est rare, et en général très
solitaire. La multiplicité des acteurs entrainerait forcément des
imperfections, or, dans la série de treize affaires que j'ai étudiée, il n'y en
a aucune. J'attire votre attention sur le fait que cette série n'est sans doute
pas complète. En imposant six critères de sélection préalables, j'ai peut être empêché
l'accès à d'autres affaires susceptibles d'être attribuées au même tueur…
Quoique, je ne le pense pas… Qu'importe, en vérité. Cette série est suffisante
pour démontrer l'intelligence de l'adversaire. Il nous appartient de nous
montrer à la hauteur. Nous avons deux atouts. Nous savons, et il ne sait pas
que nous savons. Pour le reste, j'attends vos suggestions. De mon côté, je me
débrouille pour obtenir le regroupement des procédures. En attendant, mesdames,
messieurs, au travail !"
Il se lève et nous plante là,
laissant place à un silence qui en dit long ! J'éprouve un sentiment
bizarre, à la limite de la nausée, tant la diatribe de Ferricelli suggère de sa
part une forme d'admiration pour l'immonde salopard qui trucide de pauvres femmes
innocentes. Il n'a pas eu un mot, pas une pensée pour ces agneaux sacrifiées
sur l'autel de la démence. Seul compte le défi lancé à son intelligence. Bien
sûr, toute l'équipe va mouiller le maillot pour essayer d'enrayer cette machine
à torturer implacable, mais, ce coup-ci, malgré l'expérience, et la qualité de
mes troupes, je me sens battu d'avance, flapi, vidé par l'enjeu. Je ne prendrai
pas de pari, parce qu'on ne peut savoir ce que demain nous réserve, et surtout
parce que je ne supporte pas de perdre à un jeu stupide, mais j'ai l'impression
que cette enquête là, si nous arrivons au bout, c'est à Fifi et à lui seul que
nous le devrons. La Belette a senti le coup de mou qui flotte. Elle tape du
point sur la table :
-" Je ne sais pas encore comment
on va faire, mais je vous jure qu'on va le coincer, ce salopard, et avant Fifi
!
- Mollo !" répond Romagne, très
maître de lui. " Premièrement, le Fifi vient quand même de nous démontrer
que, dans certains domaines, il est incontournable. Même si ça fait chier, on
va devoir bosser avec lui. Deuxièmement, autant il m'a convaincu sur le fait
que nous faisons face à une série, autant j'ai du mal à croire au coup du tueur
unique. Pour moi, il peut tout aussi bien s'agir d'une sorte de club de tordus.
Quand j'étais à la mondaine, j'en ai rencontré, des associations de fêlés. Je
peux vous garantir que ce n'est pas ce qui manque. Qu'en pensez-vous, Capitaine
?"
Je réfléchis un moment :
-" Je suis d'accord avec toi sur
le fait que Fifi doit jouer un rôle dans cette affaire, et qu'il serait stupide
de jouer notre partition en solo. Ce serait, à coup sûr, multiplier les
victimes. Pour ce qui est du nombre de tueurs, j'avoue que je penche plutôt
pour un assassin agissant seul, mais c'est un sentiment, pas une analyse.
- Et sur quoi se fonde ce sentiment
?" demande l'Encyclope qui se réveille enfin.
-" Sur les éléments de réflexion
proposés par notre cher commissaire," je lui réponds. "Parce que les
mecs doués d'une intelligence supérieure, qui sont rares et solitaires et qui
organisent et planifient leurs activités avec une extrême minutie, c'est assez
son portrait. Je suis certain qu'en détaillant son agenda, on trouvera les
dates de ses rapports intimes avec madame pour les trois prochains mois. De là
à penser qu'il est le plus à même de comprendre l'autre tordu parce qu'ils font
partie de la même caste, il n'y a qu'un pas, que je franchis allègrement.
-" Ouais, bien qu'il soient
douze ou qu'il soit seul, ça ne nous dit pas comment on va faire pour le loger
!" se plaint la Belette, plus efficace dans l'action que dans la réflexion.
-" Effectivement, nous n'avons
guère de matière pour démarrer," admet Dermédard en se grattant le menton.
"Pour établir un profil, on se sert des éléments communs aux dossiers.
Ici, on est baisé…
-À moins que le tueur ait les pouvoirs de Mystique, dans
X men". intervient Nigaud, excité comme une puce. Je demande :
-"De quoi parles-tu ?
-Mais si, vous savez, la meuf bleue
qui se balade à poil et peut prendre toutes les apparences…
-Désolé, je ne connais pas.
-Pas grave" reprend Médard,
"je continue. Donc, pas de moyens de faire un profil pour le moment. Du
coup, il faut nous servir des deux atouts dont a parlé le commissaire.
- Tu penses à quoi ?"
- Je pense qu'il faudrait les
utiliser à l'envers. Parce que "nous savons, et il ne sait pas que nous
savons", c'est un très bon truc pour espionner quelqu'un qu'on connaît, et
qu'on veut piquer en flag, mais là, ça ne nous sert à rien. En revanche, nos
tueurs, quel que soit leur nombre, font tout pour ne pas être démasqué. Dans
les affaires de serial killers classiques, il y a toujours une volonté
sous-jacente d'exister à la face du monde, et donc de se faire connaître, voire
même reconnaître comme un être exceptionnel. Le rituel dont ils se servent est destiné
à obtenir cette reconnaissance. Dans le cas présent, nous avons affaire à un ou
des tordus qui prennent sans doute leur pied dans l'action, mais qui font tout
pour qu'on ne les remarque pas. Je pense donc qu'il nous faut lui faire savoir
qu'on sait. Ça devrait les
déstabiliser un peu, et peut-être ralentir le rythme des agressions. On n'a
rien à perdre, ils ne peuvent être plus discret qu'ils ne le sont."
- C'est pas con, Médard. Qu'en
pensez-vous les autres ?"
Les autres sont comme moi. Ils
trouvent également l'idée bonne. Elle l'est d'autant plus que c'est la seule
que nous ayons. Du coup, le Dermédard est désigné volontaire à l'unanimité
moins une voix pour aller vendre son idée au bureau vitré du début du couloir.
L'ordre du jour étant épuisé, je lève la séance. Tout le monde filoche à la
tortore, à l'exception de Lamousson qui rumine sur l'injustice qui règne dans
ce monde de brutes, et de Nigaud, qui reste assis à la grande table, les yeux
pleins de vide. Je lui donne une bourrade dans l'épaule, ce qui me permet de
constater que sous ses dehors de gros nounours, le gamin cache une musculature
impressionnante. C'est pas difficile, je me suis fait mal !
-"Eh, Nigaud ! Debout la dedans,
on est arrivé !"
Il me regarde, un peu étonné du bruit
que je fais.
-"Excusez, cap'tain, je
réfléchissais.
- Woaw ! Rien n'est donc impossible !
Et à quoi, sans indiscrétion ?
- Je me disais juste que je ne
connais pas grand-chose aux maths financières, mais que je sais quand même me
servir d'un ordinateur, moi aussi.
- Et, tu comptes en faire quoi ?
- Je vous expliquerai plus tard.
Demain, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je resterai bosser chez moi. J'ai
une connexion à cent meg, ça rame pas comme ici. Je vous tiens au courant dès
que j'ai quelque chose.
- Ok, ça baigne grand. Tu peux filer
dès maintenant, si tu veux, du moment que je peux te joindre.
- Je ne quitte pas mon portable,
cap'tain."
Le grand se lève, rassemble ses
affaires et se casse. J'apostrophe le Dermédard :
-" Allez, Médard, le prend pas
comme ça. C'est ton idée, après tout. Si j'y vais, et que le boss trouve que
l'idée est au poil, tu iras dire partout que je te l'ai piquée !
- De là à me laisser y aller seul…
- Ok bébé, je t'accompagne, et je
fais l'introduction, mais c'est toi qui parle, et tu paie l'apéro à la
cantoche.
- Tope là pat… Euh, Capitaine."
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