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dimanche 9 février 2014

La suite du voyage...

Dans trois des cas, la Belette a joué son rôle à la perfection, avec trois scénars différents. Pour le premier, nous avions affaire à un clone du commissaire Bourrel. Bien sûr, Raymond Souplex, ça ne parle plus à grand monde… Pour ceux qui ne connaissent pas, imaginez un bouledogue frisant la soixantaine, court sur pattes, large comme une armoire normande, le poil blanc à tous les étages, cachant le tuyau de sa pipe forcément vide derrière une moustache marquée de nicotine. Sûr de son droit, il nous attendait, vautré sur son bureau comme un gros crapaud, les avant-bras écrasant le dossier en question, avec, au fond des yeux les questions qui tuent :" et pourquoi donc que je vous les donnerais, mes informations ? Qu'est-ce que vous avez à me proposer en échange ? Qu'est-ce que ça me rapporte, à moi ? Et pourquoi est-ce que je devrais vous faire plaisir, vu que je ne vous connais même pas ?" Tout ça, en un seul regard, et encore était-il en partie voilé par ses lourdes paupières de fonctionnaire, fatiguées d'avoir tant travaillé (les paupières, pas le fonctionnaire)… Seulement, j'avais entendu parler du bonhomme, et j'avais mon plan. Nous y sommes allés à deux, la Belette et moi. Elle jouait la gentille, moi le sale con macho. Le dialogue s'est évidemment assez mal engagé, vu que j'ai attaqué bille en tête sur un ton de commission rogatoire. Il n'a pas semblé réagir, l'autre pomme, mais je voyais bien dans ses yeux chafouins qu'il se bidonnait intérieurement. Le cinéma a duré dix minutes et Romagne, qui était resté dans la voiture, m'a appelé sur mon mobile comme convenu. En pestant, je suis sorti répondre, laissant la Belette seule face à Jabba le Hutt. Bien briffée au préalable, la gamine a été parfaite. Elle a fondu en larmes en expliquant au vieux bourru qu'elle allait en prendre plein la gueule jusqu'au retour à Paris si son salopard de patron n'obtenait pas ses foutues infos. Chevaleresque, il lui a d'abord proposé de me casser la figure, mais la gamine m'a inventé un profil à la Steven Seagal qui l'a incité à renoncer, et à filer ses docs à la Belette pour la consoler. Quand je suis revenu, j'ai eu le droit à un éloge appuyé des qualités de ma jeune subordonnée, à qui il a carrément proposé du piston si elle voulait obtenir sa mutation. Elle a répondu qu'elle allait réfléchir, et qu'elle l'appellerait. Et ce vieux dégueulasse lui a glissé une carte de visite sur laquelle il a écrit son numéro perso, avant de lui coller quatre bises, "à la mode de chez nous". Quand nous avons rejoint le rital dans la voiture, elle s'essuyait encore les joues avec un mouchoir de papier.

Pour le deuxième, dont je savais par ouï-dire qu'il ne supportait pas les intrusions parisiennes dans ses affaires, nous avons encore joué le duo, mais en inversant les rôles. C'est que nous nous présentions à un rejeton de noble famille, un Mézidon de Dois, tombé dans la poule par disgrâce familiale et position défavorable dans la fratrie. Le frère aîné est soupape au Vatican, le deuxième, banquier, a épousé la bielle héritière d'un consortium allemand qui fabrique des voitures. Il ne restait à notre interlocuteur, cadet du trio, que l'essieu pour pleurer, et l'obligation d'embrasser le métier des armes, mais le pauvre souffre du mal de mer, est affligé d'un regard de taupe nonagénaire, et d'une paire de pieds plats, pointure quarante-deux. La marine et les armées de l'air et de terre ayant par conséquent décliné son offre, la préfecture, bonne fille, a entendu son cri de désespoir, et lui a généreusement octroyé, après concours et école tout de même, le titre d'officier de police judiciaire, ce qui, du point de vue personnel du paternel Mézidon de Dois, est moins reluisant qu'officier de cavalerie, mais néanmoins plus acceptable qu'officier d'état-civil. Gontran-Jules de Mézidon de Dois est un grand bonhomme sec, déplumé, triste comme un roman de la comtesse de Ségur, mais remarquablement bien élevé. Son truc à lui, ce qui le retient, quand il se rase le matin, de s'en coller une dans la tempe en découvrant sa tronche dans le miroir, c'est le combat désespéré qu'il mène en moine-soldat pour la défense du savoir-vivre à la française. Du coup, c'est la Belette qui joue les teignes, ce coup-ci, en mâchant ostensiblement son Hollywood la bouche ouverte, en se curant le nez ou l'oreille avec l'ongle et en expédiant les boulettes récupérées à coup de pichenettes n'importe où dans la pièce, en lui coupant la parole, et en utilisant des "p'tains" comme ponctuation. Depuis le début, je lui laisse mener la rencontre, en regardant le mépris et le dégoût monter chez notre snobinard de province. Quand j'estime qu'il est à point, j'interviens assez rudement :
-"Mademoiselle Le Fur, taisez-vous. Votre conduite est inqualifiable ! Ce n'est pas ainsi qu'il convient à une jeune fille de s'adresser à un homme plus âgé. Vous n'obtiendrez évidemment rien avec ces méthodes grotesques, pour ne pas dire barbares. Une fois encore, je vous montre comment il convient de procéder."
Puis je me tourne vers lui :
-" J'ose espérer, mon cher confrère, pouvoir compter sur toute votre assistance pour m'aider à remettre cette pauvre agnelle sur le chemin ardu, mais ô combien gratifiant de la bonne éducation…
- Certes, mon cher ami, certes. Qu'attendez-vous de moi ?
- Peu de chose, en vérité, je m'en voudrais de vous faire gaspiller votre temps. Je sens que vous vous apprêtez à refuser à mademoiselle Le Fur l'accès aux informations qu'elle vous a si désagréablement demandé, et je ne puis que vous donner raison. La forme a, ici, été bafouée, pour le moins.
- Je ne vous le fais pas dire !
- Mais je le dis quand même, car j'en suis conscient, mon cher ami, j'en suis conscient. Si vous saviez combien il est difficile pour moi d'essayer de dégrossir un peu ces jeunes recrues de banlieue que l'on me confie. Ce sont de bons policiers, au demeurant, mais ils sont si désinvoltes sur les bonnes manières…
- Dites moi donc ce que je peux faire pour vous assister dans cette noble mission.
- C'est assez simple, en vérité. Je vous propose de démontrer à cette jeune personne l'efficacité des bonnes manières, et, partant, l'intérêt qu'elle aurait à les pratiquer…
- Mais enfin, on ne pratique pas les belles manières par intérêt !
- J'entends bien, j'entends bien. Mon idée relève ici du principe développé par Blaise Pascal dans son "pari". Si je pouvais l'inciter à commencer à pratiquer par intérêt, nul doute qu'ensuite, conquise par la grandeur de la chose, elle n'en fasse sa seconde nature, ce qui n'est pas gagné d'avance, vous le remarquerez.
- S'il s'agit de s'inspirer de Pascal, alors… Je vous écoute.
- Voici. Je me propose de réitérer notre demande d'une manière courtoise, de façon à vous permettre d'accéder à cette requête avec naturel, démontrant ainsi combien il est facile de s'entendre entre gens de bonne compagnie.
- Mais c'est que …
- Voyez-vous, mon cher ami, un moyen plus efficace de procéder ?
- Non, bien sûr que non."

Ainsi fut fait. Un quart d'heure après nous le quittions avec maints remerciements, nantis de nos informations. J'ai un peu craint qu'il n'explose quand, alors qu'il lui présentait sa dextre pour une ultime poignée de main, la Belette s'est empressée de lui claquer un baisemain baveux en articulant bien fort :
- "Mes amitiés à vot' bergère !" avant de lui tourner le dos et de s'engouffrer dans la voiture. Mais non, son éducation a été la plus forte. Quelques instants plus tard, comme j'expliquais à Isabelle qu'une femme ne baise pas la main d'un homme, sauf dans certaines circonstances très "parties culières", elle a éclaté de rire, avant de m'avouer :
-" Je vais vous apprendre un truc, mon capitaine. Mon nom complet, c'est Le Fur de Setinquec, avec quatre quarts de noblesse avérés, et huit grands frères. J'ai été élevée à la Légion d'honneur. Alors, les trouducs comme lui, dont la particule a été achetée par un grand père bourge qui devenu riche en exploitant le populo, permettez, mais je m'en prends deux tous les matins avant le petit dèj' !" Je n'ai rien trouvé à répondre.


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