La suite du voyage...
Dans trois des cas, la Belette a joué son rôle à la
perfection, avec trois scénars différents. Pour le premier, nous avions affaire
à un clone du commissaire Bourrel. Bien sûr, Raymond Souplex, ça ne parle plus
à grand monde… Pour ceux qui ne connaissent pas, imaginez un bouledogue frisant
la soixantaine, court sur pattes, large comme une armoire normande, le poil
blanc à tous les étages, cachant le tuyau de sa pipe forcément vide derrière
une moustache marquée de nicotine. Sûr de son droit, il nous attendait, vautré
sur son bureau comme un gros crapaud, les avant-bras écrasant le dossier en question,
avec, au fond des yeux les questions qui tuent :" et pourquoi donc que je
vous les donnerais, mes informations ? Qu'est-ce que vous avez à me proposer en
échange ? Qu'est-ce que ça me rapporte, à moi ? Et pourquoi est-ce que je
devrais vous faire plaisir, vu que je ne vous connais même pas ?" Tout ça,
en un seul regard, et encore était-il en partie voilé par ses lourdes paupières
de fonctionnaire, fatiguées d'avoir tant travaillé (les paupières, pas le
fonctionnaire)… Seulement, j'avais entendu parler du bonhomme, et j'avais mon
plan. Nous y sommes allés à deux, la Belette et moi. Elle jouait la gentille,
moi le sale con macho. Le dialogue s'est évidemment assez mal engagé, vu que
j'ai attaqué bille en tête sur un ton de commission rogatoire. Il n'a pas
semblé réagir, l'autre pomme, mais je voyais bien dans ses yeux chafouins qu'il
se bidonnait intérieurement. Le cinéma a duré dix minutes et Romagne, qui était
resté dans la voiture, m'a appelé sur mon mobile comme convenu. En pestant, je
suis sorti répondre, laissant la Belette seule face à Jabba le Hutt. Bien
briffée au préalable, la gamine a été parfaite. Elle a fondu en larmes en
expliquant au vieux bourru qu'elle allait en prendre plein la gueule jusqu'au
retour à Paris si son salopard de patron n'obtenait pas ses foutues infos.
Chevaleresque, il lui a d'abord proposé de me casser la figure, mais la gamine
m'a inventé un profil à la Steven Seagal qui l'a incité à renoncer, et à filer
ses docs à la Belette pour la consoler. Quand je suis revenu, j'ai eu le droit
à un éloge appuyé des qualités de ma jeune subordonnée, à qui il a carrément
proposé du piston si elle voulait obtenir sa mutation. Elle a répondu qu'elle
allait réfléchir, et qu'elle l'appellerait. Et ce vieux dégueulasse lui a
glissé une carte de visite sur laquelle il a écrit son numéro perso, avant de
lui coller quatre bises, "à la mode de chez nous". Quand nous avons
rejoint le rital dans la voiture, elle s'essuyait encore les joues avec un
mouchoir de papier.
Pour le deuxième, dont je savais par ouï-dire qu'il ne
supportait pas les intrusions parisiennes dans ses affaires, nous avons encore
joué le duo, mais en inversant les rôles. C'est que nous nous présentions à un
rejeton de noble famille, un Mézidon de Dois, tombé dans la poule par disgrâce
familiale et position défavorable dans la fratrie. Le frère aîné est soupape au
Vatican, le deuxième, banquier, a épousé la bielle héritière d'un consortium
allemand qui fabrique des voitures. Il ne restait à notre interlocuteur, cadet
du trio, que l'essieu pour pleurer, et l'obligation d'embrasser le métier des
armes, mais le pauvre souffre du mal de mer, est affligé d'un regard de taupe
nonagénaire, et d'une paire de pieds plats, pointure quarante-deux. La marine
et les armées de l'air et de terre ayant par conséquent décliné son offre, la
préfecture, bonne fille, a entendu son cri de désespoir, et lui a généreusement
octroyé, après concours et école tout de même, le titre d'officier de police
judiciaire, ce qui, du point de vue personnel du paternel Mézidon de Dois, est
moins reluisant qu'officier de cavalerie, mais néanmoins plus acceptable
qu'officier d'état-civil. Gontran-Jules de Mézidon de Dois est un grand
bonhomme sec, déplumé, triste comme un roman de la comtesse de Ségur, mais
remarquablement bien élevé. Son truc à lui, ce qui le retient, quand il se rase
le matin, de s'en coller une dans la tempe en découvrant sa tronche dans le
miroir, c'est le combat désespéré qu'il mène en moine-soldat pour la défense du
savoir-vivre à la française. Du coup, c'est la Belette qui joue les teignes, ce
coup-ci, en mâchant ostensiblement son Hollywood la bouche ouverte, en se
curant le nez ou l'oreille avec l'ongle et en expédiant les boulettes
récupérées à coup de pichenettes n'importe où dans la pièce, en lui coupant la
parole, et en utilisant des "p'tains" comme ponctuation. Depuis le
début, je lui laisse mener la rencontre, en regardant le mépris et le dégoût
monter chez notre snobinard de province. Quand j'estime qu'il est à point,
j'interviens assez rudement :
-"Mademoiselle Le Fur, taisez-vous. Votre conduite est
inqualifiable ! Ce n'est pas ainsi qu'il convient à une jeune fille de
s'adresser à un homme plus âgé. Vous n'obtiendrez évidemment rien avec ces
méthodes grotesques, pour ne pas dire barbares. Une fois encore, je vous montre
comment il convient de procéder."
Puis je me tourne vers lui :
-" J'ose espérer, mon cher confrère, pouvoir compter sur
toute votre assistance pour m'aider à remettre cette pauvre agnelle sur le
chemin ardu, mais ô combien gratifiant de la bonne éducation…
- Certes, mon cher ami, certes. Qu'attendez-vous de moi ?
- Peu de chose, en vérité, je m'en voudrais de vous faire
gaspiller votre temps. Je sens que vous vous apprêtez à refuser à mademoiselle
Le Fur l'accès aux informations qu'elle vous a si désagréablement demandé, et
je ne puis que vous donner raison. La forme a, ici, été bafouée, pour le moins.
- Je ne vous le fais pas dire !
- Mais je le dis quand même, car j'en suis conscient, mon
cher ami, j'en suis conscient. Si vous saviez combien il est difficile pour moi
d'essayer de dégrossir un peu ces jeunes recrues de banlieue que l'on me
confie. Ce sont de bons policiers, au demeurant, mais ils sont si désinvoltes
sur les bonnes manières…
- Dites moi donc ce que je peux faire pour vous assister dans
cette noble mission.
- C'est assez simple, en vérité. Je vous propose de démontrer
à cette jeune personne l'efficacité des bonnes manières, et, partant, l'intérêt
qu'elle aurait à les pratiquer…
- Mais enfin, on ne pratique pas les belles manières par
intérêt !
- J'entends bien, j'entends bien. Mon idée relève ici du
principe développé par Blaise Pascal dans son "pari". Si je pouvais
l'inciter à commencer à pratiquer par intérêt, nul doute qu'ensuite, conquise
par la grandeur de la chose, elle n'en fasse sa seconde nature, ce qui n'est
pas gagné d'avance, vous le remarquerez.
- S'il s'agit de s'inspirer de Pascal, alors… Je vous écoute.
- Voici. Je me propose de réitérer notre demande d'une
manière courtoise, de façon à vous permettre d'accéder à cette requête avec
naturel, démontrant ainsi combien il est facile de s'entendre entre gens de
bonne compagnie.
- Mais c'est que …
- Voyez-vous, mon cher ami, un moyen plus efficace de
procéder ?
- Non, bien sûr que non."
Ainsi fut fait. Un quart d'heure après nous le quittions avec
maints remerciements, nantis de nos informations. J'ai un peu craint qu'il
n'explose quand, alors qu'il lui présentait sa dextre pour une ultime poignée
de main, la Belette s'est empressée de lui claquer un baisemain baveux en
articulant bien fort :
- "Mes amitiés à vot' bergère !" avant de lui
tourner le dos et de s'engouffrer dans la voiture. Mais non, son éducation a
été la plus forte. Quelques instants plus tard, comme j'expliquais à Isabelle
qu'une femme ne baise pas la main d'un homme, sauf dans certaines circonstances
très "parties culières", elle a éclaté de rire, avant de m'avouer :
-" Je vais vous apprendre un truc, mon capitaine. Mon
nom complet, c'est Le Fur de Setinquec, avec quatre quarts de noblesse avérés,
et huit grands frères. J'ai été élevée à la Légion d'honneur. Alors, les
trouducs comme lui, dont la particule a été achetée par un grand père bourge
qui devenu riche en exploitant le populo, permettez, mais je m'en prends deux
tous les matins avant le petit dèj' !" Je n'ai rien trouvé à
répondre.
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