Pages

mercredi 12 février 2014

Fin du 6, et même début du 7... Hum, je vous gâte aujourd'hui

Roupie de sansonnet ! Ce type à vingt ans de moins que moi, ou presque, et il utilise encore des expressions de l'époque de ma grand-mère ! Je suis peut-être naïf, mais moi, j'aurais dit au moins "pipi de chat", et mes gamins, si j'en avais, auraient sûrement proposé quelque chose de plus branché, du type "peanuts", tandis que leurs propres enfants… Mais je m'égare, faites excuses. Je contre-attaque :
-" N'y voyez pas de ma part une volonté de prendre systématiquement le contrepied de ce que vous dites, monsieur, mais je pense que vous avez tort.
-" Je vous écoute." dit-il en s'enfonçant en arrière dans son fauteuil, les bras croisés, le sourcil interrogateur, mais la commissure un brin ironique.
" Si nous acceptons l'idée que tous ces meurtres ne sont liés par rien, et considérons comme quantité négligeable les six critères qui vous ont permis de faire cette première sélection, alors nous acceptons subséquemment le fait que douze mabouls ont décidé de devenir des assassins pervers dans les sept derniers mois. Douze salopards, c'est un bon titre, pour un film, mais de mon point de vue de naïf, ça fait quand même beaucoup, pour la vraie vie, non ? Sans compter qu'avec le nôtre ça fait même treize.
- Je n'ai pas de statistiques précises dans ce domaine, mais je peux vérifier ça, pour vous faire plaisir… Il n'en reste pas moins que dans près de trois quart des cas, nous avons une signature du tueur, et qu'il n'y en a pas deux identiques. Ceux-là ne tarderont pas à être arrêtés.
- Et si c'était du bidon, ces empreintes, ces traces génétiques…
- J'ai peur de ne pas vous suivre.
- Dans notre affaire, on a une seule empreinte des cinq doigts, sur un verre.
- Plus des traces de matériel humain type cheveux ou résidus de peau, quand même. Ne l'oubliez pas !
- Je ne l'oublie pas, mais je traite les éléments un par un. Je reviens à mon verre. Ne trouvez-vous pas étrange que le tueur, qui portait des gants, en ai enlevé un pour saisir un verre, sans laisser aucune autre trace, ni sur l'évier, ni sur le robinet, ni même sur la table où ce verre a été retrouvé ?
- Et bien…
- Ne trouvez-vous pas bizarre que ledit verre, d'un modèle ordinaire qui se vend par paquet de six, ait été un exemplaire unique dans l'appartement de la victime ?
- Diable ! Vous m'impressionnez, Sénéchal, franchement. Ces détails m'avaient échappé. Et le matériel humain, qu'en faites-vous ?
 -De mon point de vue, si nous avons affaire à un assassin assez tordu pour apporter avec lui un verre muni des empreintes d'un autre, il est tout à fait capable d'avoir également récupéré quelques cheveux, des rognures d'ongles ou un mouchoir en papier usagé auprès de ce même autre, afin de nous aiguiller sur la piste du quidam en question. De cette manière, il se dédouane, et fait une deuxième victime pour chacun des meurtres pour lesquels ce stratagème a été utilisé.
- Brillant, Sénéchal, brillant. Si on accepte votre hypothèse, nous avons au moins une série de neuf meurtres qui ont un point commun de plus. Je vais travailler là-dessus, ça le mérite.
- J'ajoute que les trois pour lesquels nous n'avons aucune trace physiologique du tueur sont les trois premiers, monsieur.
- Ce qui permet de ne pas les rejeter trop vite, le tueur ayant pu améliorer sa technique grâce à cet artifice. Sénéchal, je ne sais quoi dire. Bravo. Vous me redonnez espoir. La journée est loin d'être finie, au travail !"

Le premier qui lui dit que l'idée n'est pas de moi est un homme mort. Et comme j'ai confiance dans mes subordonnés, s'il l'apprend, je saurai que ça vient de vous, alors pas d'embrouille, je vous ai à l'œil ! (Ce qui n'est pas votre cas, puisque vous avez payé pour acheter ce bouquin). Vu que je suis dans ses petits papiers, et que je suis un fonctionnaire de type classique, je décide de passer la deuxième couche :
-"Qu'attendez-vous de nous monsieur ?
-Ce que j'attends de vous ?" Il paraît stupéfait de la question. "Creusez sur notre cas, voyez ce que vos troupes ont récolté en votre absence, occupez-vous des affaires courantes, allez faire la circulation, est-ce que je sais, moi ? Débrouillez-vous, mon vieux, je ne suis pas votre mère. Repassez me voir ce soir, j'aurais peut-être du nouveau. Il me faut replonger dans mes cours sur les statistiques… "

Raté ! J'aurais mieux fait de la boucler. Tant pis, je vais me faire payer le café par celui des lieutenants qui aura le tort d'être à la machine quand j'y arriverai !


Chapitre 7
Jeudi, fin de matinée
Coup de bol ! Ils se bousculent autour du racketolateur. La Belette et le Rital sont les rois du bal. Ils racontent par le menu notre périple de trois jours. En m'approchant sans me manifester, caché par l'armoire suédoise (c'est plus balèze qu'une armoire normande, et y'a pas de sculptures…) qui sert de dos au Nigaud, j'ai le loisir de me rendre compte que mes petites adresses gourmandes ont mieux retenu leur attention que l'objet de notre mission. Si vous voulez mon avis (et si vous ne le voulez pas, je vous le donne quand même) leur rejet du Big Bross leur obscurcit la comprenette au point de leur faire oublier qu'ils sont flics, et qu'un bon flic, ça marche à l'instinct. Il va me falloir secouer les plumes de toute cette volaille, c'est moi qui vous le dis. Je décide donc d'apparaître. Il me suffit pour ça de faire un pas de côté, et de quitter ainsi l'ombre projetée par le plus grand dadais de la police française.
-" Salut la marmaille !
- Bonjour patron !" me répond la petite bande à l'unisson, sauf la Belette qui elle fait "oups". Ça a évidemment le don de me mettre en boule, ce qui tombe plutôt bien, finalement, vu que c'est quand même plus facile d'engueuler les gens quand on est vraiment en colère, pas vrai ? Je me lance donc sans round d'observation :
- "Premièrement, vous allez cesser de m'appeler patron, qu'on soit ici ou ailleurs, en groupe ou en tête à tête, et même quand vous parlez de moi en mon absence. C'est la dernière fois que je vous le dis, je ne suis pas votre patron ! Je ne l'ai jamais été. Le patron c'est le commissaire. Du temps du Vieux, c'est lui que nous appelions ainsi. Depuis son départ, le commissaire s'appelle Ferricelli, il crèche dans le premier bureau, à l'entrée du couloir, il est redoutablement susceptible, présente la caractéristique d'arriver dans votre dos sans se faire annoncer, et possède au plus haut point la maîtrise technique nécessaire pour rendre impossible la vie de ses subalternes ! C'est le problème avec vous, vous prenez tout à la rigolade ! Vous ne connaissez pas de limites ! On vous donne un doigt, vous nous arrachez le bras, et c'est tout juste si vous n'essayez pas de nous piquer également le deuxième ! Ça suffit maintenant !"

Je jette un regard circulaire à l'assistance, histoire de vérifier qu'ils sont bien tous en train de contempler le bout de leurs godasses. Et je poursuis :
- " deuxièmement, il s'agirait de remettre en branle vos petites cellules grises, dont le fonctionnement conditionne le versement régulier de votre salaire par l'Administration. Depuis le temps qu'elles ne servent plus, ça va sans doute grincer un peu dans les rouages, mais tant pis pour le bruit, on fera avec. Je suis édifié d'entendre que vos collègues Le Fur et Romagne sont plus intéressés pour vous raconter leur libations que pour vous communiquer les informations nécessaires à la poursuite de notre enquête !
- Woow ! C'est même pas vrai !" s'insurge la donzelle. "On a commencé par expliquer comment on avait eu les dossiers, et on leur a même dit que Fifi s'était planté grave, avec son idée de tueur en série, et qu'on se retrouve juste avec notre petit meurtre à nous !
- Et ça vous a pris combien de temps, au total, mademoiselle Le Fur ?
- Ben… Vingt minutes, à peu près." me répond la Belette avec aplomb.
- "Dont combien pour les anecdotes croustillantes et désopilantes sur les méthodes employées pour obtenir les dossiers ?" je demande, d'un ton ironique.
- "Ben, vingt minutes…À peu près", avoue-t-elle le ton penaud.
- "Vous n'avez donc pas pris le temps de transmettre à l'équipe les éléments précis concernant chacun des meurtres ?
- Ben, non, vu que c'est vous qui avez les dossiers, et que si on a monté un commando pour les récupérer en douce, c'est que ce ne sont pas officiellement nos affaires !"

Fine mouche, la Belette, mais il faut mater la rébellion dans l'œuf !
-" Il n'entre pas dans vos attributions de décider des affaires à traiter, mademoiselle Le Fur !" Je me débarrasse des kilos de paperasse qui m'encombrent en les collant entre ses petits bras musclés :
-"Voici les dossiers. Vous en ferez un résumé à vos camarades puis les répartirez à parts égales entre vous.
- Et, on cherche quoi, pat… Monsieur ? Parce que, soit dit sans vous offenser, si nous avons affaire à un serial killer, moi, je me fais nonne !
-Je serai au premier rang lorsque vous prononcerez vos vœux, ma chère enfant."
Romagne, qui doit se sentir un peu péteux de laisser la Belette se démerder seule en première ligne intervient à son tour.
-" Vous croyez vraiment que l'hypothèse de Fifi tient la route, capitaine ?
- Franchement, je n'en sais rien, Rital, mais je préfèrerais sincèrement qu'il ait raison, en effet.
- Mais… Pourquoi ?
- J'avais bien dit que vos méninges ne fonctionnaient plus assez souvent. C'est tout grippé, là-haut ou quoi ?"
C'est le moment que choisit Nigaud pour lever le doigt, comme un gamin à la maternelle, sauf que ce gamin là, avec son doigt en l'air, il touche le plafond.
-" Oui Migaud ?
- Ben c'est pass que sinon, ça veut dire que les pervers sont en augmentation exponentielle depuis cette année, et que ça, ben c'est illogique cap'tain ! Hein ? J'ai bon ?
- Oui Migaud, c'est exactement ça. Votre imitation de Spock mise à part, vous avez tout bon.
- Vous connaissez Mister Spock, capitaine ! Vous êtes un Trekker !
- C'est étonnant cette faculté que vous avez de passer pour un con moins d'une minute après avoir émis une idée intelligente. Franchement, Nigaud, est-ce que j'ai une gueule d'amateur de série américaine ringarde ? Est-ce que je vous ressemble ? "
Il baisse le bras et la tête en même temps. Je conclus sur le sujet :
-" Pour l'instant, nous avons treize dossiers de meurtres distincts, mais il nous paraît probable que certaines au moins de ces affaires sont liées. Le commissaire travaille à établir combien et comment, afin de faire transférer la responsabilité des dossiers concernés auprès d'un juge d'instruction unique, et de récupérer l'enquête pour la brigade. En attendant, on planche sur le sujet pour essayer de lui fournir des billes, et débroussailler le terrain. Compris tout le monde ?"
Tout le monde fait "oui" de la tête et s'apprête à filer vers le bureau des lieutenants à la suite de la Belette qui disparaît derrière le tas de dossiers. Mais je n'en ai pas fini avec eux :

-"Eh ! Je ne vous ai pas dit de filer ! Troisièmement, parce que j'ai un goût particulier pour les plans en trois points, troisièmement, donc, qui me paye un café ?"

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire