Fin du 6, et même début du 7... Hum, je vous gâte aujourd'hui
Roupie de sansonnet ! Ce type à vingt ans de moins que moi,
ou presque, et il utilise encore des expressions de l'époque de ma grand-mère !
Je suis peut-être naïf, mais moi, j'aurais dit au moins "pipi de
chat", et mes gamins, si j'en avais, auraient sûrement proposé quelque
chose de plus branché, du type "peanuts", tandis que leurs propres
enfants… Mais je m'égare, faites excuses. Je contre-attaque :
-" N'y voyez pas de ma part une volonté de prendre
systématiquement le contrepied de ce que vous dites, monsieur, mais je pense
que vous avez tort.
-" Je vous écoute." dit-il en s'enfonçant en
arrière dans son fauteuil, les bras croisés, le sourcil interrogateur, mais la
commissure un brin ironique.
" Si nous acceptons l'idée que tous ces meurtres ne sont
liés par rien, et considérons comme quantité négligeable les six critères qui
vous ont permis de faire cette première sélection, alors nous acceptons
subséquemment le fait que douze mabouls ont décidé de devenir des assassins
pervers dans les sept derniers mois. Douze salopards, c'est un bon titre, pour
un film, mais de mon point de vue de naïf, ça fait quand même beaucoup, pour la
vraie vie, non ? Sans compter qu'avec le nôtre ça fait même treize.
- Je n'ai pas de statistiques précises dans ce domaine, mais
je peux vérifier ça, pour vous faire plaisir… Il n'en reste pas moins que dans
près de trois quart des cas, nous avons une signature du tueur, et qu'il n'y en
a pas deux identiques. Ceux-là ne tarderont pas à être arrêtés.
- Et si c'était du bidon, ces empreintes, ces traces
génétiques…
- J'ai peur de ne pas vous suivre.
- Dans notre affaire, on a une seule empreinte des cinq
doigts, sur un verre.
- Plus des traces de matériel humain type cheveux ou résidus
de peau, quand même. Ne l'oubliez pas !
- Je ne l'oublie pas, mais je traite les éléments un par un.
Je reviens à mon verre. Ne trouvez-vous pas étrange que le tueur, qui portait
des gants, en ai enlevé un pour saisir un verre, sans laisser aucune autre
trace, ni sur l'évier, ni sur le robinet, ni même sur la table où ce verre a
été retrouvé ?
- Et bien…
- Ne trouvez-vous pas bizarre que ledit verre, d'un modèle
ordinaire qui se vend par paquet de six, ait été un exemplaire unique dans l'appartement
de la victime ?
- Diable ! Vous m'impressionnez, Sénéchal, franchement. Ces
détails m'avaient échappé. Et le matériel humain, qu'en faites-vous ?
-De mon point de vue,
si nous avons affaire à un assassin assez tordu pour apporter avec lui un verre
muni des empreintes d'un autre, il est tout à fait capable d'avoir également
récupéré quelques cheveux, des rognures d'ongles ou un mouchoir en papier usagé
auprès de ce même autre, afin de nous aiguiller sur la piste du quidam en
question. De cette manière, il se dédouane, et fait une deuxième victime pour
chacun des meurtres pour lesquels ce stratagème a été utilisé.
- Brillant, Sénéchal, brillant. Si on accepte votre
hypothèse, nous avons au moins une série de neuf meurtres qui ont un point
commun de plus. Je vais travailler là-dessus, ça le mérite.
- J'ajoute que les trois pour lesquels nous n'avons aucune
trace physiologique du tueur sont les trois premiers, monsieur.
- Ce qui permet de ne pas les rejeter trop vite, le tueur
ayant pu améliorer sa technique grâce à cet artifice. Sénéchal, je ne sais quoi
dire. Bravo. Vous me redonnez espoir. La journée est loin d'être finie, au
travail !"
Le premier qui lui dit que l'idée n'est pas de moi est un
homme mort. Et comme j'ai confiance dans mes subordonnés, s'il l'apprend, je
saurai que ça vient de vous, alors pas d'embrouille, je vous ai à l'œil ! (Ce
qui n'est pas votre cas, puisque vous avez payé pour acheter ce bouquin). Vu
que je suis dans ses petits papiers, et que je suis un fonctionnaire de type classique,
je décide de passer la deuxième couche :
-"Qu'attendez-vous de nous monsieur ?
-Ce que j'attends de vous ?" Il paraît stupéfait de la
question. "Creusez sur notre cas, voyez ce que vos troupes ont récolté en
votre absence, occupez-vous des affaires courantes, allez faire la circulation,
est-ce que je sais, moi ? Débrouillez-vous, mon vieux, je ne suis pas
votre mère. Repassez me voir ce soir, j'aurais peut-être du nouveau. Il me faut
replonger dans mes cours sur les statistiques… "
Raté ! J'aurais mieux fait de la boucler. Tant pis, je vais
me faire payer le café par celui des lieutenants qui aura le tort d'être à la
machine quand j'y arriverai !
Chapitre 7
Jeudi, fin de matinée
Coup de bol ! Ils se bousculent
autour du racketolateur. La Belette et le Rital sont les rois du bal. Ils
racontent par le menu notre périple de trois jours. En m'approchant sans me
manifester, caché par l'armoire suédoise (c'est plus balèze qu'une armoire
normande, et y'a pas de sculptures…) qui sert de dos au Nigaud, j'ai le loisir
de me rendre compte que mes petites adresses gourmandes ont mieux retenu leur
attention que l'objet de notre mission. Si vous voulez mon avis (et si vous ne
le voulez pas, je vous le donne quand même) leur rejet du Big Bross leur
obscurcit la comprenette au point de leur faire oublier qu'ils sont flics, et
qu'un bon flic, ça marche à l'instinct. Il va me falloir secouer les plumes de
toute cette volaille, c'est moi qui vous le dis. Je décide donc d'apparaître.
Il me suffit pour ça de faire un pas de côté, et de quitter ainsi l'ombre
projetée par le plus grand dadais de la police française.
-" Salut la marmaille !
- Bonjour patron !" me répond
la petite bande à l'unisson, sauf la Belette qui elle fait "oups". Ça
a évidemment le don de me mettre en boule, ce qui tombe plutôt bien,
finalement, vu que c'est quand même plus facile d'engueuler les gens quand on
est vraiment en colère, pas vrai ? Je me lance donc sans round d'observation :
- "Premièrement, vous allez
cesser de m'appeler patron, qu'on soit ici ou ailleurs, en groupe ou en tête à
tête, et même quand vous parlez de moi en mon absence. C'est la dernière fois
que je vous le dis, je ne suis pas votre patron ! Je ne l'ai jamais été. Le
patron c'est le commissaire. Du temps du Vieux, c'est lui que nous appelions
ainsi. Depuis son départ, le commissaire s'appelle Ferricelli, il crèche dans
le premier bureau, à l'entrée du couloir, il est redoutablement susceptible,
présente la caractéristique d'arriver dans votre dos sans se faire annoncer, et
possède au plus haut point la maîtrise technique nécessaire pour rendre
impossible la vie de ses subalternes ! C'est le problème avec vous, vous prenez
tout à la rigolade ! Vous ne connaissez pas de limites ! On vous donne un
doigt, vous nous arrachez le bras, et c'est tout juste si vous n'essayez pas de
nous piquer également le deuxième ! Ça suffit maintenant !"
Je jette un regard circulaire à
l'assistance, histoire de vérifier qu'ils sont bien tous en train de contempler
le bout de leurs godasses. Et je poursuis :
- " deuxièmement, il
s'agirait de remettre en branle vos petites cellules grises, dont le
fonctionnement conditionne le versement régulier de votre salaire par
l'Administration. Depuis le temps qu'elles ne servent plus, ça va sans doute
grincer un peu dans les rouages, mais tant pis pour le bruit, on fera avec. Je
suis édifié d'entendre que vos collègues Le Fur et Romagne sont plus intéressés
pour vous raconter leur libations que pour vous communiquer les informations
nécessaires à la poursuite de notre enquête !
- Woow ! C'est même pas vrai !" s'insurge la donzelle.
"On a commencé par expliquer comment on avait eu les dossiers, et on leur
a même dit que Fifi s'était planté grave, avec son idée de tueur en série, et
qu'on se retrouve juste avec notre petit meurtre à nous !
- Et ça vous a pris combien de temps, au total, mademoiselle
Le Fur ?
- Ben… Vingt minutes, à peu près." me répond la Belette
avec aplomb.
- "Dont combien pour les anecdotes croustillantes et
désopilantes sur les méthodes employées pour obtenir les dossiers ?" je
demande, d'un ton ironique.
- "Ben, vingt minutes…À peu près", avoue-t-elle le ton
penaud.
- "Vous n'avez donc pas pris le temps de transmettre à
l'équipe les éléments précis concernant chacun des meurtres ?
- Ben, non, vu que c'est vous qui avez les dossiers, et que
si on a monté un commando pour les récupérer en douce, c'est que ce ne sont pas
officiellement nos affaires !"
Fine mouche, la Belette, mais il faut mater la rébellion dans
l'œuf !
-" Il n'entre pas dans vos attributions de décider des
affaires à traiter, mademoiselle Le Fur !" Je me débarrasse des kilos de
paperasse qui m'encombrent en les collant entre ses petits bras musclés :
-"Voici les dossiers. Vous en ferez un résumé à vos
camarades puis les répartirez à parts égales entre vous.
- Et, on cherche quoi, pat… Monsieur ? Parce que, soit dit
sans vous offenser, si nous avons affaire à un serial killer, moi, je me fais
nonne !
-Je serai au premier rang lorsque vous prononcerez vos vœux,
ma chère enfant."
Romagne, qui doit se sentir un peu péteux de laisser la
Belette se démerder seule en première ligne intervient à son tour.
-" Vous croyez vraiment que l'hypothèse de Fifi tient la
route, capitaine ?
- Franchement, je n'en sais rien, Rital, mais je préfèrerais
sincèrement qu'il ait raison, en effet.
- Mais… Pourquoi ?
- J'avais bien dit que vos méninges ne fonctionnaient plus
assez souvent. C'est tout grippé, là-haut ou quoi ?"
C'est le moment que choisit Nigaud pour lever le doigt, comme
un gamin à la maternelle, sauf que ce gamin là, avec son doigt en l'air, il
touche le plafond.
-" Oui Migaud ?
- Ben c'est pass que sinon, ça veut dire que les pervers sont
en augmentation exponentielle depuis cette année, et que ça, ben c'est
illogique cap'tain ! Hein ? J'ai bon ?
- Oui Migaud, c'est exactement ça. Votre imitation de Spock
mise à part, vous avez tout bon.
- Vous connaissez Mister Spock, capitaine ! Vous êtes un
Trekker !
- C'est étonnant cette faculté que vous avez de passer pour
un con moins d'une minute après avoir émis une idée intelligente. Franchement,
Nigaud, est-ce que j'ai une gueule d'amateur de série américaine ringarde ?
Est-ce que je vous ressemble ? "
Il baisse le bras et la tête en même temps. Je conclus sur le
sujet :
-" Pour l'instant, nous avons treize dossiers de
meurtres distincts, mais il nous paraît probable que certaines au moins de ces
affaires sont liées. Le commissaire travaille à établir combien et comment,
afin de faire transférer la responsabilité des dossiers concernés auprès d'un
juge d'instruction unique, et de récupérer l'enquête pour la brigade. En
attendant, on planche sur le sujet pour essayer de lui fournir des billes, et
débroussailler le terrain. Compris tout le monde ?"
Tout le monde fait "oui" de la tête et s'apprête à
filer vers le bureau des lieutenants à la suite de la Belette qui disparaît
derrière le tas de dossiers. Mais je n'en ai pas fini avec eux :
-"Eh ! Je ne vous ai pas dit de filer ! Troisièmement,
parce que j'ai un goût particulier pour les plans en trois points, troisièmement,
donc, qui me paye un café ?"
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire