À l'étage
du dessous, la Belette fait face aux deux Quasimodo de la police scientifique.
Elle paraît toute petite, face à Boris, et toute menue, face à Sacha. Elle
progresse lentement vers eux, les mains dans le dos, dans le couloir qui sépare
les deux séries de paillasses. Sur la dernière paillasse de gauche, au fond de
la salle, officie Boris. À droite s'active Sacha. Devant eux, une collection de
pots, éprouvettes, instruments divers et produits bizarres, et deux becs Bunsen
allumés.
-"
Bonjour messieurs. Je suis le lieutenant Le Fur, de la brigade criminelle"
dit-elle en leur montrant sa carte. " J'enquête sur le meurtre de la rue
Poissonniers, et je voudrais savoir si vous pouvez m'aider…
- 95-60-90"
ricane Boris en regardant son frère, un rictus sardonique aux lèvres. Le moins
qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas tardé à déclencher les hostilités.
- "
Non, elle a un plus gros cul, et moins de nichons. Je parie plutôt pour :
90-60-95." répond Sacha en salivant déjà.
-
"Viens voir tonton Boris, petite moujik de nuit, que je mesure toi pour
montrer à ce nain vaniteux combien il estime mal les caractéristiques des corps
féminins !" reprend la grande perche en tirant d'une poche de sa blouse un
mètre ruban de couturière, et en commençant à contourner sa paillasse pour
s'avancer vers la môme.
La Belette
s'est arrêtée dans le couloir. Elle a changé de posture. Ses mains ne sont plus
croisées derrière son dos, mais plaquées sur le haut de ses cuisses, les pouces
glissés dans les passants de son jean. Les pieds écartés de la largeur de ses
épaules, elle est stable, en position d'attente, prête. Elle penche un peu la
tête sur le côté droit. C'est un signe qui ne trompe pas, pour qui la connaît
bien. Elle reprend :
- "
J'aimerais que nous soyons bien en phase, vous et moi, quand vous parlez de
mesure. S'il s'agit de mensurations, je peux déjà vous confirmer que ce n'est
pas un compas, que vous avez dans l'œil, tous les deux, mais le doigt, et
profond à vous gratter le slip par l'intérieur! Je mesure un mètre soixante
huit, je pèse cinquante sept kilos, mon tour de hanche est de quatre-vingt-cinq
centimètres, mon tour de taille, cinquante six, et mon tour de poitrine c'est
un mètre tout rond, parce que j'ai le dos large et une cage thoracique bien
ouverte. Quand je mets un soutien gorge, c'est du bonnet C, mais je n'en ai
besoin que pour faire du sport, le reste du temps, comme aujourd'hui, je peux
m'en passer. Si vous persistez dans votre envie d'utiliser votre mètre ruban,
je suis obligée de vous informer que vous n'aller pas me mesurer, mais vous
mesurer à moi. La nuance est importante. J'ajoute que je n'ai ni le temps ni
l'envie de jouer, et que si nous en venons aux mains, je frapperai pour faire
mal. Avez-vous bien compris ?"
Les deux
affreux ne prennent pas la peine de lui répondre. Ils se sont rejoints dans le
couloir qui sépare les tables et se gênent un peu. Ils sont arrêtés à trois
mètres de la Belette, et bavent de concert, les yeux fixés sur sa poitrine,
qu'elle a belle et même rebelle, je peux le confirmer. En revanche, je vous
promets que je ne m'étais pas rendu compte qu'elle ne portait rien sous son
tee-shirt. Elle est si… ferme, que ça m'avait échappé. Les deux larves, depuis
qu'elle leur a dévoilé cette absence de lingerie supérieure; salivent mieux que
le clebs de leur copain Pavlov. Déjà leurs mains se tendent vers le double
objet de leur désir salace alors qu'ils se remettent en mouvement, de conserve.
À côté de moi, la haridelle se met à ricaner. Ça produit un drôle de grincement
sec et répétitif, très désagréable. En bas, Isabelle Le Fur a dégagé ses pouces
des passants de son jean, et a subtilement déplacé son pied droit vers
l'arrière, mine de rien. Au moment où les gremlin's brothers arrivent à un
mètre d'elle, elle avance brusquement vers eux en saisissant la main la plus en
avant, qui se trouve être la gauche de Boris. La suite est un peu confuse. Pour
résumer, je dirais qu'elle feinte le taï-sabaki pour rentrer en irimi-tenkan,
pratiquer un giatu-hanmi katatidori sur Boris, et un mae-geri dans la foulée
sur Sacha, avant de les finir en tenchi-nage, et en hijikime-osae. Enfin, je
crois. En même temps, c'est allé si vite… Tout n'était peut-être pas de
l'aïkido conventionnel. Rossinante s'est dressée, pâlotte. Ses petits chéris
gémissent, empêtrés l'un dans l'autre sous la botte de la Belette. Avant que la
mère ou moi n'ayons eu le temps d'intervenir, Isabelle, même pas essoufflée, a
repris :
- "
C'est bon, les pervers pépères ? On est calmé ? On est prêt à écouter ce que la
dame demande et à répondre gentiment ?"
Les
frangins produisent à l'unisson une sorte de croassement qui peut passer pour
un oui. La réponse ne satisfait pas la belette qui appuie un peu plus fort son
talon de botte dans un grill costal dont je serais bien en peine, vu
l'enchevêtrement, de dire à qui il appartient.
- "
J'ai mal entendu là ! On dit oui qui ?
- Oui
madame…" soupirent les deux tordus, qui n'ont jamais tant mérité cette
appellation.
-
"Oui maîtresse ! " exige la gamine en appuyant derechef.
- "
OUI MAITRESSE " braillent en cœur les frangins qui me feraient presque
pitié, maintenant. La vieille, de dépit, coupe la retransmission, et ramène son
fauteuil vers son bureau derrière lequel elle s'installe, voutée, vaincue. Elle
ouvre un tiroir, en extrait un dossier, l'ouvre, et annonce :
-" Je
n'ai pas grand-chose à vous donner, Sénéchal. Quelques détails bizarres, quand
même. Le portier électronique a été proprement saboté.
-
Proprement ?
- Oui, un
travail précis, pas le coup de colère d'un ivrogne qui a oublié son code, ou
l'incivilité stupide d'un casseur en goguette. Nombreux sont sans doute les
habitants qui ne se sont rendus compte de rien. Ils ont continué à composer
leur code, ont entendu le déclic, et on poussé la porte.
- Je ne
comprends pas… en quoi a-t-il été saboté, alors ?
- En ce
que vous pouviez taper n'importe quel code à quatre touches, ça produisait un
déclic, d'une part, et en ce que même sans taper de code, il suffisait de
pousser la porte pour qu'elle s'ouvre.
- Woaw.
Sophistiqué !
- Pas
vraiment : dix minutes de boulot pour un bon bricoleur ayant réussi à
s'introduire dans l'immeuble une première fois.
- Ouais.
Un des locataires s'était effectivement rendu compte que le portier était
défectueux depuis au moins une quinzaine de jours. Vu la description du
sabotage, ça sent quand même très fort la préméditation.
- Je suis
curieuse de savoir comment il a fait, pour s'en rendre compte !
-Il était
complètement beurré et s'est appuyé sur la porte pour pouvoir composer le code.
Elle s'est ouverte avant qu'il ait pu appuyer sur le premier bouton. Du coup,
il s'est étalé dans le hall et s'est endormi là. C'est la gardienne qui l'a
réveillé en sortant les poubelles, et, ensemble, ils ont constaté la panne. De
là à obtenir le passage d'un réparateur, c'est une autre histoire. Vous avez
autre chose ?
- Oui. Des
empreintes. Sur un verre de cuisine.
- Et en
quoi c'est un détail bizarre ? C'est plutôt classique, les empreintes sur les
verres.
- Sauf que
ces empreintes là, on ne les trouve nulle part ailleurs dans l'appartement.
Alors, un tueur qui enlève un gant pour saisir un verre mais qui garde l'autre
pour ouvrir le robinet ou saisir la bouteille d'eau, moi, je veux bien, mais il
est vraiment tordu de chez tordu, votre mec.
- Tordu,
il l'est ! Il n'y a qu'à voir ce qu'il a fait subir à cette pauvre fille… Il
doit y avoir une explication rationnelle à votre histoire d'empreinte. Le type
est peut être manchot…
- Ha ha
ha. Soufflez-moi dans l'aisselle que je rigole ! Il a apporté le verre avec lui
pour faire accuser quelqu'un d'autre, oui ! Tenez, on n'a pas encore interrogé
le sommier, mais je parie que votre empreinte est fichée.
- Et, il
l'aurait obtenu comment, ce verre, puisque vous êtes si maligne ?
- Élémentaire,
mon cher Watson ! Si vraiment il a prémédité son coup au point de saboter le
portier électronique quinze jours avant le meurtre, il a aussi pu prendre le
temps de boire quelques canons dans un bistrot bien situé, juste à côté de la
sortie d'une prison quelconque, avec un gars qui venait de signer sa levée
d'écrou. Il a même pu pousser le vice jusqu'à choisir un type condamné pour une
affaire de mœurs, allez savoir ! Faire disparaître ensuite le verre dans lequel
le mec à trinqué est une opération assez basique.
- Vous
savez qu'elle est assez intéressante, votre idée ? Parce que, si vous avez
raison, la vraie victime pourrait justement être le taulard juste remis en
liberté, qui se verrait accusé d'un meurtre horrible quelques jours à peine
après sa sortie… Quelque chose comme une histoire de vengeance entre truands…
- Ben
comme ça, vous avez au moins une piste ! Et dire que c'est vous qu'on paye pour
enquêter !
- Et vous
pour étudier les scènes de crimes. Trouvez donc le proprio des empreintes, au
lieu de la ramener, sinon, je demande à ma copine de leur chatouiller les
glandes, à vos morveux ! Et dites-moi s'il y a encore autre chose que je dois
savoir.
- Oh, ça
va, on se calme… Il y avait un peu de matos, sur les restes de la victime et
dans l'appart. Cheveux, poils, résidus de grattage sous les ongles de la
victime. Tenez, je suis prête à parier qu'ils auront la même origine que les
empreintes !
- Et bien,
ce serait génial. On pourrait arrêter le type et classer l'affaire !
- Comme
dresseur de panthère, vous êtes plutôt pas mal, je le reconnais, mais comme
flic vous êtes moins bon que nul ! Je vous dis que le verre est bidon ! Si le
reste correspond aux empreintes du verre, c'est que ce reste, quel qu'il soit,
est bidon aussi, c'est pourtant pas difficile à comprendre, merde !
- Vous,
vous regardez trop "les experts" ! La solution la plus simple est
toujours la meilleure. Empreintes, plus cheveux, plus poils, plus peau,
provenant d'un même individu, c'est obligatoirement lui le tueur."
La vieille
hausse les épaules, me jette le dossier sur les genoux, et se casse. Comme elle
sort, elle croise la Belette qui arrivait justement. La gamine attend que la jument
cagneuse ait claqué la porte et se lance :
- Alors,
mon capitaine, j'ai été comment ?
-
Parfaite, la Belette, parfaite. Je ne pouvais espérer mieux !
- Vous
avez regardé jusqu'à quand ? " demande-t-elle on montrant le mur d'écrans
-"
Jusqu'à oui maîtresse", je réponds. Elle éclate de rire :
- Donc
vous ne connaissez pas la meilleure ? Ils m'ont filé un rencart pour que je
vienne animer un peu certaines de leurs soirées…
- Et ?
- Et c'est
drôlement bien payé !
- Et ?
- Et j'ai
pas dis oui…
- Aaaah !
- Mais
j'ai pas dis non non plus. On ne sait jamais. On pourrait avoir encore besoin
d'eux, non ?"
Je l'attrape
par le bras sans répondre, et la pousse vers la sortie. Comme on arrive sur le
parking, elle reprend :
-" Au
fait, j'ai entendu l'hypothèse de la vieille bringue sur le matos retrouvé sur
place. C'est pas si bête, comme idée, hein ?
- C'est
mieux que ça, lieutenant Le Fur. C'est une excellente idée, qui vaudra la peine
d'être soigneusement étudiée…
- Ben,
pourtant… Vous lui avez dit le contraire, à la sorcière.
- Ben oui.
Qu'est-ce que tu veux, la Belette, je ne l'aime pas, cette bonne femme. Allez, monte,
on rentre apporter le dossier à Fifi, et après, on prépare notre petit voyage.
- Quel
petit voyage ?
- C'est
une surprise ! Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il vaut mieux éviter de
prévoir quelque chose pour lundi et mardi soir, la semaine prochaine, sauf si
tu as l'intention de te taper Romagne, évidemment !
- Quoi ?
Le Rital ! Et pourquoi pas vous, tant qu'on y est !"
Je préfère
ne pas relever. Elle est parfois agaçante, cette gamine !
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