Et un petit bout du 13, un...
Chapitre 13
Lundi matin, l'emp'reur, sa femme et le p'tit prince…
Jamais,
depuis que je suis dans la poule, je n'ai eu autant hâte d'arriver au bureau
qu'aujourd'hui. Et jamais on a roulé aussi lentement dans Paris. Même le gyro
est inutile. Mon itinéraire préféré évitant comme la peste, par principe, les
axes équipés de couloirs de bus, je n'ai même pas le loisir de les emprunter.
Quand je pointe à la porte du bureau de Ferricelli, il est déjà neuf heures et
demie, et je suis évidemment le dernier. Voilà une semaine qui commence bien !
Isabelle,
rayonnante, nous joue les reines du bal, assistée d'un Fifi particulièrement
mondain, qui cherche sans doute à faire oublier sa muflerie de samedi. C'est
d'ailleurs lui, tout miel, qui déclare, dès mon arrivée :
-"
Puisque le capitaine Sénéchal a enfin réussi à s'extraire de la circulation
parisienne, je propose que nous nous installions dans votre espace paysager,
nous y serons plus à l'aise, ma chère Isabelle, pour y entendre enfin le récit
de votre aventure…"
Je suis
presque étonné de ne pas voir l'extrémité d'un œuf pointer de sa bouche en
manière de point final. Nous àlaqueuelelons donc (ces vieux couloirs sont si
étroits) jusqu'au fameux "espace paysager" dédié aux lieutenants, et
nous installons autour de la grande table par affinité : les deux vioques
serrés l'un contre l'autre à un bout, la Belette et son Nigaud enamouré sur
l'un des grands côtés, Romagne et moi en face d'eux, et Fifi à l'autre
extrémité, seul. D'un geste de la main élégant, je l'avoue, et plein de
désinvolture, il fait signe à Isabelle Le Fur de commencer son récit. La môme
hoche la tête, affiche une moue rapide, puis se lance :
-"
Vendredi dernier, je me suis pointée à la salle, comme toutes les semaines.
J'ai trouvé une place libre à quelques mètres, ce qui est extraordinaire !
D'habitude, je suis garée à dache. Je ne pouvais pas encore savoir que c'était
fermé. Juste comme je sortais de la voiture, ma mère m'a appelée, pour me
confirmer que nous déjeunions ensemble, chez elle, dimanche. Comme tous les
dimanches…
- Et elle
vous appelle pour ça ?" intervient Fifi, étonné.
-"
Ben oui, pourquoi pas ?
- Il me
semble plus logique d'appeler pour signaler un changement d'habitude, c'est
tout.
- Ouais,
ben c'est une logique de mec. Ma mère et moi, on s'appelle pour le plaisir, et
on en profite pour se délecter par avance des bons moments qu'on va passer
ensemble. Ce qui est une logique de fille, sans doute, mais moi, je préfère.
-
Continuez votre récit, je vous en prie.
- Ouais.
Bon. Donc, coup de bigo en descendant de la voiture. Je discute en avançant
vers la porte, et je raccroche juste comme je découvre le mot qui indique que
le club était exceptionnellement fermé.
- Tu veux
dire qu'il était fermé dès vendredi soir ?" intervient Migaud.
-"
Ben oui, pourquoi ?
- Quand je
suis passé, samedi matin, je me suis figuré, je ne sais pas pourquoi, qu'il
venait de fermer. Putain, quel con je fais ! Tu étais déjà là, à quelques
mètres, et moi…
- Eh,
cool, Raoul ! C'est quand même toi qui as sonné l'alerte. Vous auriez attendu
ce soir pour vous inquiéter, c'est sans doute du haut d'un nuage que je vous
regarderais. Alors, tu te calmes, t'arrêtes de te ronger les ongles, et tu
n'interromps plus la dame."
Le grand
fait "oui oui" de la tête, mais n'en pense pas moins. La Belette
reprend son récit.
-"
J'étais en train de lire le poulet de Jean-Pierre, quand j'ai senti une
présence derrière moi. Il y avait là un type en jogging, avec un sac de sport à
la main. Je me suis serrée sur le côté, pour qu'il puisse lire aussi, puis j'ai
senti une piqure dans la fesse, et je me suis réveillée dans la position dans
laquelle vous m'avez trouvée.
- C'est
quand même troublant, cette coïncidence, non ?" interroge le Rital à
l'encan, le regard fixé sur les ongles qu'il est en train de curer avec son
surin de tueur.
- "Quelle coïncidence ?" je
demande, goguenard.
- " Et bien, que le tueur ait
justement profité de cette fermeture exceptionnelle de la salle, puisque
apparemment, elle n'était pas vraiment planifiée" répond Romagne, comme si
ça allait de soi. Et Fifi en rajoute une couche :
- Il faut croire que notre homme a
une grande capacité d'improvisation. Ce qui me confirme dans l'idée qu'il
n'agit pas seul."
Personne ne paraît étonné de tant de
candeur, ce qui a le dont de m'exciter le nerf olfactif, rapport à une odeur de
moutarde qui, telle la bébête, monte, monte…
-" Est-ce que quelqu'un, ici,
peut me rappeler ce que nous faisons, comme métier ? Parce que, allez savoir
pourquoi, il me semblait que nous étions enquêteurs, et dans une brigade
criminelle…
- Pourquoi cette ironie soudaine,
Sénéchal ?" interroge abruptement un Fifi rendu méfiant par mon ton
badin.
-" Oh, simplement parce que le
B.A. BA de l'enquête criminelle, c'est de considérer les coïncidences comme
suspectes, monsieur le commissaire. Ce dont personne, ici, ne se souvient,
apparemment !"
C'est la Belette qui prend la mouche
la première :
-" Imaginer que Jean-Pierre
pourrait être mêlé de près ou de loin à une agression contre moi, excusez-moi
capitaine, mais c'est une connerie. Ça fait près de vingt ans qu'il me connait, j'accompagnais
mon père dans cette salle alors que j'étais encore toute mioche.
- Je ne vous en veux pas, Le Fur.
Vous n'avez sans doute pas recouvré l'ensemble de vos moyens…"
Et c'est le grand Nigaud qui prend la
défense de sa princesse :
-" Isabelle dit vrai, capitaine.
Moi aussi, je connais très bien Jean-Pierre. C'est un costaud, mais il n'a que
de l'os entre les deux oreilles. Son implication est inimaginable.
- Oh, mais je ne l'imagine pas, son
implication, mon petit Migaud. Je la confirme. Parce que je n'ai pas passé la
journée de dimanche le cul dans un fauteuil à regarder la télé, moi. Votre
Jean-Pierre est en garde à vue depuis hier matin huit heures. Je n'ai pas eu à
le chercher bien loin, question voyage en province. Il était tranquillement
chez lui, à deux pâtés de maisons de la salle. Et il a avoué."
Je ne vous cache pas que mon annonce
a fait son petit effet, et que je le savoure en connaisseur. Démontrer aux
petits jeunes qui se prennent pour des grands flics que le vieux connait son
boulot, c'est un plaisir agréable. Prouver à un commissaire qui se prend pour
le « Einstein » de la Poule que la vieille baderne qui fait office
d'adjoint peut se révéler plus efficace que son ordinateur, c'est une
jouissance digne d'Épicure. Et les deux ensemble… Fifi me rattrape par la
cheville alors qu'avec ma tête de mongole fière, je m'envole vers les sommets
de la félicité :
-" Alors, ce Jean-Pierre est
complice ?
- Pas objectivement, monsieur, non.
Son cas relève davantage de l'administration des impôts que de la police. Il
est persuadé qu'il a loué sa salle à une société de production de films à
caractère pornographique.
- Jean-Pierre !" La Belette et
Migaud paraissent outrés de conserve.
-" Et oui, Jean-Pierre. Que
voulez-vous, quinquagénaire, célibataire, plutôt porté sur le physique que sur
l'intellect... C'est un gros consommateur à titre personnel, et l'idée que sa
propre salle servirait de décor à quelques opus du genre l'a émoustillé. Sans
compter que c'était largement rétribué, et en liquide…
- Il faut l'interroger sans relâche
afin qu'il nous dise tout ce qu'il sait !" éructe Fifi.
-" Je ne pense pas que ce soit
vraiment utile, monsieur le commissaire. Quand je lui ai dit que son
établissement avait servi de salle de tortures, et que je lui ai indiqué
l'identité de la victime, il a fondu en larmes, et s'est montré très
coopératif. J'ajoute qu'il vaudrait mieux que le tueur ne tombe pas entre ses
mains avant que nous l'arrêtions, cela risquerait de rendre impossible toute
identification. Le monsieur est déjà impressionnant au repos, mais il est
franchement terrorisant quand il est en colère.
- Et que vous a-t-il appris d'utile ?
- Peu de choses en vérité. Il n'a eu
aucun contact physique avec le tueur. Tout s'est fait par téléphone. Il s'agit
d'un homme à la voix quelconque, s'exprimant sans accent, dans un français
correct. La moitié de la somme promise, soit dix mille euros en billets de
cent, a été déposée dans sa boite aux lettres. On peut en déduire que notre
homme a les moyens nécessaires à l'assouvissement de sa folie. J'ai récupéré
les billets, ils sont à l'analyse. En dehors de ça, je n'ai pas grand-chose
d'exploitable. Je pense que mademoiselle Le Fur nous en apprendra davantage
dans la suite de son récit."
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