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mardi 25 février 2014

Et un petit bout du 13, un...
Chapitre 13
Lundi matin, l'emp'reur, sa femme et le p'tit prince…

Jamais, depuis que je suis dans la poule, je n'ai eu autant hâte d'arriver au bureau qu'aujourd'hui. Et jamais on a roulé aussi lentement dans Paris. Même le gyro est inutile. Mon itinéraire préféré évitant comme la peste, par principe, les axes équipés de couloirs de bus, je n'ai même pas le loisir de les emprunter. Quand je pointe à la porte du bureau de Ferricelli, il est déjà neuf heures et demie, et je suis évidemment le dernier. Voilà une semaine qui commence bien !

Isabelle, rayonnante, nous joue les reines du bal, assistée d'un Fifi particulièrement mondain, qui cherche sans doute à faire oublier sa muflerie de samedi. C'est d'ailleurs lui, tout miel, qui déclare, dès mon arrivée :
-" Puisque le capitaine Sénéchal a enfin réussi à s'extraire de la circulation parisienne, je propose que nous nous installions dans votre espace paysager, nous y serons plus à l'aise, ma chère Isabelle, pour y entendre enfin le récit de votre aventure…"
Je suis presque étonné de ne pas voir l'extrémité d'un œuf pointer de sa bouche en manière de point final. Nous àlaqueuelelons donc (ces vieux couloirs sont si étroits) jusqu'au fameux "espace paysager" dédié aux lieutenants, et nous installons autour de la grande table par affinité : les deux vioques serrés l'un contre l'autre à un bout, la Belette et son Nigaud enamouré sur l'un des grands côtés, Romagne et moi en face d'eux, et Fifi à l'autre extrémité, seul. D'un geste de la main élégant, je l'avoue, et plein de désinvolture, il fait signe à Isabelle Le Fur de commencer son récit. La môme hoche la tête, affiche une moue rapide, puis se lance :
-" Vendredi dernier, je me suis pointée à la salle, comme toutes les semaines. J'ai trouvé une place libre à quelques mètres, ce qui est extraordinaire ! D'habitude, je suis garée à dache. Je ne pouvais pas encore savoir que c'était fermé. Juste comme je sortais de la voiture, ma mère m'a appelée, pour me confirmer que nous déjeunions ensemble, chez elle, dimanche. Comme tous les dimanches…
- Et elle vous appelle pour ça ?" intervient Fifi, étonné.
-" Ben oui, pourquoi pas ?
- Il me semble plus logique d'appeler pour signaler un changement d'habitude, c'est tout.
- Ouais, ben c'est une logique de mec. Ma mère et moi, on s'appelle pour le plaisir, et on en profite pour se délecter par avance des bons moments qu'on va passer ensemble. Ce qui est une logique de fille, sans doute, mais moi, je préfère.
- Continuez votre récit, je vous en prie.
- Ouais. Bon. Donc, coup de bigo en descendant de la voiture. Je discute en avançant vers la porte, et je raccroche juste comme je découvre le mot qui indique que le club était exceptionnellement fermé.
- Tu veux dire qu'il était fermé dès vendredi soir ?" intervient Migaud.
-" Ben oui, pourquoi ?
- Quand je suis passé, samedi matin, je me suis figuré, je ne sais pas pourquoi, qu'il venait de fermer. Putain, quel con je fais ! Tu étais déjà là, à quelques mètres, et moi…
- Eh, cool, Raoul ! C'est quand même toi qui as sonné l'alerte. Vous auriez attendu ce soir pour vous inquiéter, c'est sans doute du haut d'un nuage que je vous regarderais. Alors, tu te calmes, t'arrêtes de te ronger les ongles, et tu n'interromps plus la dame."
Le grand fait "oui oui" de la tête, mais n'en pense pas moins. La Belette reprend son récit.
-" J'étais en train de lire le poulet de Jean-Pierre, quand j'ai senti une présence derrière moi. Il y avait là un type en jogging, avec un sac de sport à la main. Je me suis serrée sur le côté, pour qu'il puisse lire aussi, puis j'ai senti une piqure dans la fesse, et je me suis réveillée dans la position dans laquelle vous m'avez trouvée.
- C'est quand même troublant, cette coïncidence, non ?" interroge le Rital à l'encan, le regard fixé sur les ongles qu'il est en train de curer avec son surin de tueur.
- "Quelle coïncidence ?" je demande, goguenard.
- " Et bien, que le tueur ait justement profité de cette fermeture exceptionnelle de la salle, puisque apparemment, elle n'était pas vraiment planifiée" répond Romagne, comme si ça allait de soi. Et Fifi en rajoute une couche :
- Il faut croire que notre homme a une grande capacité d'improvisation. Ce qui me confirme dans l'idée qu'il n'agit pas seul."
Personne ne paraît étonné de tant de candeur, ce qui a le dont de m'exciter le nerf olfactif, rapport à une odeur de moutarde qui, telle la bébête, monte, monte…
-" Est-ce que quelqu'un, ici, peut me rappeler ce que nous faisons, comme métier ? Parce que, allez savoir pourquoi, il me semblait que nous étions enquêteurs, et dans une brigade criminelle…
- Pourquoi cette ironie soudaine, Sénéchal ?" interroge abruptement un Fifi rendu méfiant par mon ton badin.
-" Oh, simplement parce que le B.A. BA de l'enquête criminelle, c'est de considérer les coïncidences comme suspectes, monsieur le commissaire. Ce dont personne, ici, ne se souvient, apparemment !"
C'est la Belette qui prend la mouche la première :
-" Imaginer que Jean-Pierre pourrait être mêlé de près ou de loin à une agression contre moi, excusez-moi capitaine, mais c'est une connerie. Ça fait près de vingt ans qu'il me connait, j'accompagnais mon père dans cette salle alors que j'étais encore toute mioche.
- Je ne vous en veux pas, Le Fur. Vous n'avez sans doute pas recouvré l'ensemble de vos moyens…"
Et c'est le grand Nigaud qui prend la défense de sa princesse :
-" Isabelle dit vrai, capitaine. Moi aussi, je connais très bien Jean-Pierre. C'est un costaud, mais il n'a que de l'os entre les deux oreilles. Son implication est inimaginable.
- Oh, mais je ne l'imagine pas, son implication, mon petit Migaud. Je la confirme. Parce que je n'ai pas passé la journée de dimanche le cul dans un fauteuil à regarder la télé, moi. Votre Jean-Pierre est en garde à vue depuis hier matin huit heures. Je n'ai pas eu à le chercher bien loin, question voyage en province. Il était tranquillement chez lui, à deux pâtés de maisons de la salle. Et il a avoué."

Je ne vous cache pas que mon annonce a fait son petit effet, et que je le savoure en connaisseur. Démontrer aux petits jeunes qui se prennent pour des grands flics que le vieux connait son boulot, c'est un plaisir agréable. Prouver à un commissaire qui se prend pour le « Einstein » de la Poule que la vieille baderne qui fait office d'adjoint peut se révéler plus efficace que son ordinateur, c'est une jouissance digne d'Épicure. Et les deux ensemble… Fifi me rattrape par la cheville alors qu'avec ma tête de mongole fière, je m'envole vers les sommets de la félicité :
-" Alors, ce Jean-Pierre est complice ?
- Pas objectivement, monsieur, non. Son cas relève davantage de l'administration des impôts que de la police. Il est persuadé qu'il a loué sa salle à une société de production de films à caractère pornographique.
- Jean-Pierre !" La Belette et Migaud paraissent outrés de conserve.
-" Et oui, Jean-Pierre. Que voulez-vous, quinquagénaire, célibataire, plutôt porté sur le physique que sur l'intellect... C'est un gros consommateur à titre personnel, et l'idée que sa propre salle servirait de décor à quelques opus du genre l'a émoustillé. Sans compter que c'était largement rétribué, et en liquide…
- Il faut l'interroger sans relâche afin qu'il nous dise tout ce qu'il sait !" éructe Fifi.
-" Je ne pense pas que ce soit vraiment utile, monsieur le commissaire. Quand je lui ai dit que son établissement avait servi de salle de tortures, et que je lui ai indiqué l'identité de la victime, il a fondu en larmes, et s'est montré très coopératif. J'ajoute qu'il vaudrait mieux que le tueur ne tombe pas entre ses mains avant que nous l'arrêtions, cela risquerait de rendre impossible toute identification. Le monsieur est déjà impressionnant au repos, mais il est franchement terrorisant quand il est en colère.
- Et que vous a-t-il appris d'utile ?

- Peu de choses en vérité. Il n'a eu aucun contact physique avec le tueur. Tout s'est fait par téléphone. Il s'agit d'un homme à la voix quelconque, s'exprimant sans accent, dans un français correct. La moitié de la somme promise, soit dix mille euros en billets de cent, a été déposée dans sa boite aux lettres. On peut en déduire que notre homme a les moyens nécessaires à l'assouvissement de sa folie. J'ai récupéré les billets, ils sont à l'analyse. En dehors de ça, je n'ai pas grand-chose d'exploitable. Je pense que mademoiselle Le Fur nous en apprendra davantage dans la suite de son récit."

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