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vendredi 14 février 2014

Allez, sympa, je vous mets le reste du 7 en une seule livraison...

Nigaud et le Rital se jettent ensemble sur le monnayeur, tandis que la Belette gueule que c'est pas juste, vu qu'elle a les mains prises, et que les vioques ne réagissent même pas. Nigaud, fort de sa masse, semble avoir l'avantage, mais c'est sans compter avec la dextérité et le sens de l'anticipation de l'Italoche, qui a toujours de la monnaie dans la poche de son pantalon, et réussit à atteindre le monnayeur en passant la main sous le bras du géant qui s'est coincé les doigts dans son holster en d'essayant d'extraire son portefeuille de sa veste. Je déduis de cette petite scène que ma cote est au beau fixe, et j'aime ça.
-"Sans sucre pour moi, Romagne, merci. Vous en prendrez également un pour vous. Quant à vous, Nigaud, vous aurez la gentillesse d'en commander un pour votre camarade Le Fur avant de nous rejoindre avec un chocolat…"
- Euh… Je bois du café, moi aussi.
- Et bien, avec un café, alors. Les vioques, vous vous faites couler une soupe de légumes, et vous vous joignez à nous !"

Quelques minutes plus tard, nous avons investi la tanière. C'est ainsi que les lieutenants ont baptisé l'espace de travail qui leur est dévolu. C'est une grande pièce, obtenue par destruction des cloisons qui divisaient auparavant le volume en une demie douzaine de cellules monacales, meublées de tôle grise modèle administration française 1959. Les cloisons sont tombées au champ d'honneur de l'open space, sous le dernier gouvernement socialiste. Les meubles en tôle sont restés, et sèment leur peinture "marine nationale" en petits fragments soulevés par les ongles stressés des lieutenants de garde. Sur les six bureaux disposés un peu n'importe comment, les machines à écrire ont quand même cédé la place à quelques ordinateurs pas trop anciens, et, miracle encore plus récent, connectés à Internet. Une grosse imprimante laser monochrome, posée sur le dessus d'une armoire, faute de place, est partagée par tous, via un système Huitfil composé de gros câbles gris ou beiges et de prises multiples. Un escabeau pliable à trois marches permet de l'alimenter en papier, et de récupérer les tirages avant qu'ils ne s'envolent. Dans l'angle le plus sombre de ce vaste espace, qui doit quand même approcher les cinquante mètres carrés, on a placé une grande table rectangulaire, flanquée de huit chaises hétéroclites, et on a baptisé l'endroit "espace-réunions". Dans les faits, il est surtout utilisé comme zone casse-croûte par l'équipe de garde. C'est ici le territoire privé des lieutenants de la brigade, puisque Fifi et moi disposons de nos propres bureaux, et que les interrogatoires des suspects, gardés à vue, témoins assistés et autres mis en examen ont lieu dans une salle spécialement conçue à cet effet, avec des murs épais, peints d'une seyante couleur "sang de bœuf", et située à l'étage au dessus, ce qui met l'appui de son unique fenêtre, au demeurant grillagée, à plus de onze mètres du trottoir. Ce sont bien évidemment des artifices de mise en condition, mais on n'est jamais trop prudent. Du coup, les lieutenants se sentent ici chez eux, et se laissent aller à personnaliser leur part d'espace comme bon leur semble, à coup de posters, d'affiches, de bibelots et de cadres photos. Pour l'instant, Fifi n'a pas encore mis les pieds ici. J'ai le sentiment que le jour où il franchira la porte de la tanière marquera, hélas, la fin de ce foutoir sympathique.

La Belette a laissé choir le tas de dossier sur la table de réunion, autour de laquelle nous nous installons tous les six avec nos cafés. Et c'est là, juste comme ils déposent leurs culs sur deux chaises après les avoir soigneusement dépoussiérées à l'aide d'un mouchoir d'un modèle depuis longtemps réformé, que je me rends compte que je n'ai pas fini les présentations. Vous ne connaissez pas mes deux vioques ! Et pourtant, franchement, ils valent le détour, je peux vous l'assurer. Ce sont des spécimens d'humains en voie de disparition, qu'il convient donc de protéger et de traiter avec beaucoup d'égards. J'en possède un mâle et une femelle, mais hélas, ils ne se sont jamais accouplés ! Elle, c'est Mathilde Bénichou, mariée à un chômeur professionnel qui avait tellement peur qu'elle se casse qu'il lui a fait un enfant tous les deux ans jusqu'à sa ménopause. Elle a quarante-cinq ans, et huit enfants de trois, cinq, sept, neuf, onze, treize, quinze et dix-sept ans. Que des filles, élevées tant bien que mal par leur père, entre le tiercé et les tournées de pastaga. C'est une petite femme sèche, coincée, peu souriante, mais par timidité, car elle n'est pas acariâtre pour deux ronds. Une sale maladie infantile lui a coûté un œil, et la prothèse qu'elle arbore est manifestement le modèle de base, celui qui est remboursé par la sécu, et qui parait fait de porcelaine peinte à la main, ce qui lui confère un regard… particulier. Son truc à elle, c'est la culture. Elle connaît tout sur tous les sujets, retient les dates, les noms, les numéros de téléphone ou de sécu avec une facilité déconcertante. En sa présence, nous l'appelons Mathilde, sauf Nigaud qui lui donne du Madame Bénichou, mais dès qu'elle a les oreilles à l'abri, pour tout le monde, elle est l'Encyclope. Mon mâle, quant à lui, dernier membre de la fine équipe, s'appelle Médard Lamousson. Aussi petit et sec que l'Encyclope, il a naturellement le teint gris que prend tout black atteint de mal de mer, et donne l'impression qu'il ne va pas tarder à vous vomir sur les chaussures. Célibataire, "parce qu'il est exigeant et n'a pas encore trouvé celle qui aura la lourde charge de devenir la mère de ses enfants", il approche à grands pas de la cinquantaine, comme moi, mais paraît plus vieux. Ses cheveux crépus, qui lui confèrent un petit air "Kilimandjaro", avec des neiges de moins en moins éternelles, doit y être pour beaucoup. Surnommé "Dermédard" par ses petits copains, il est celui qui répare les ordis, la machine à café, les téléphones mobiles, les motos anciennes, et tout ce qui possède une mécanique ou de l'électronique. C'est également lui qui trouve les bons plans pour les vacances ou pour dégoter un écran plasma à prix canon, et il sait tout ce qui se passe dans l'administration en France grâce à Radio-Antilles. Il règne sur nos archives, et, dans bien des cas, reste compétitif même face à Google. Entre l'Encyclope et Dermédard, la brigade possède le plus performant système de recherche d'informations de la Police Française. Si une donnée quelconque a été entrée dans n'importe quelle archive de n'importe quelle administration en France, en conjuguant leurs talents, ils sont certains de la retrouver. En contrepartie, j'évite de les entraîner dans les coups durs sur le terrain, parce qu'il vaut mieux ne pas prendre le risque de les avoir derrière soi, armés…

Bon, maintenant que vous connaissez tout le monde, on va peut-être pouvoir se mettre au travail. Je commence par dresser un résumé de la situation à la petite classe, puisque mes compagnons d'escapade en sont restés au côté anecdotique de l'aventure. J'explique le coup des critères de choix qui constituent les seuls points communs entre les dossiers, puis je donne à chacun deux des dossiers, au hasard. Nous lisons en silence, en prenant quelques notes, à l'exception d'Encyclope qui n'en prend jamais. Toutes les vingt minutes, à peu près, nous glissons nos deux dossiers à notre voisin de droite, et récupérons la paire en provenance du voisin de gauche, le tout dans un silence de bibliothèque universitaire la veille des partiels. Comme vous connaissez les lois de la multiplication, et que vous vous riez des difficultés engendrées par la division horaire en soixante unités, vous en déduisez que le tour de table est terminé au bout de deux heures, et vous avez raison. Le dernier dossier refermé, chacun replonge le nez dans ses notes en attendant que son voisin attaque. On n'entend que le souffle de nos respirations, ponctué de quelques soupirs et de petits bruits de langue dubitatifs. Je pourrais, évidemment, prendre la parole en premier, mais ce ne serait pas leur rendre service. Il faut qu'ils apprennent à se lancer dans la mêlée, et des noms d'oiseaux au visage, à oser une hypothèse, à proposer une prothèse, à présenter un projet ou une copine à leurs parents, à provoquer une réponse, un adversaire en duel, une crise de régime, à risquer une idée et de passer pour un con, à ouvrir le feu, la bouche, un dossier, la fenêtre, à entamer le débat et leur crédibilité, à se bouger le cul, quoi ! Je ne suis pas leur père !

Et c'est Nigaud qui se dévoue. C'est d'ailleurs un garçon dévoué. Et bien élevé, puisque à son habitude, il élève le doigt pour demander la parole, mais vu qu'il est assis, il manque bien dix centimètres pour qu'il touche le plafond, cette fois. Et il se fait aussitôt griller la politesse par Dermédard, qui balance, sans demander la permission :
-"Je veux bien qu'on ait affaire à un seul type, capitaine, mais c'est bien pour vous faire plaisir, parce que moi, j'ai rien trouvé là-dedans !"
Et l'Encyclope enchaîne aussitôt :
-"je suis bien d'accord avec Médard, capitaine. Il n'y a strictement aucun point commun entre ces différentes affaires, à l'exception des critères de choix, bien évidemment. Du coup, je ne vois vraiment pas par quel bout attraper cet écheveau.
- Léger !" Rigole le Rital, qui paraît déçu que personne ne paraisse comprendre sa blague. " Ben oui, écheveau léger… Chevau-léger, c'est un calembour… Ouais, bon laissez tomber !"
Pendant ce court échange, Nigaud a gardé le doigt en l'air, et s'agite sur sa chaise comme s'il avait besoin d'aller au petit coin. Je le libère :
-" Oui Migaud ?
- Je me disais, comme ça… En général, dans une affaire de serial killer, y faut un profiler, qui dresse le portrait physique et psychique du tueur d'après les éléments des crimes…
- Psychique, je veux bien, mais comment tu veux qu'il fasse, ton gusse, pour le portrait physique ? C'est impossible sans témoin ni photo ou vidéo !" intervient péremptoirement le Rital, sûr de lui.
-" Si c'est possible, parce qu'on sait qu'un tueur en série choisit ses victimes dans son environnement. Un blanc tuera des blanches, par exemple. Bon, c'est pas aussi simple que ça, mais ces mecs là, ils sont formés pour. C'est ce qu'il nous faut. Un profiler.
- Sauf, mon petit Niguedouille, qu'un profileur, comme tu dis, s'appuie sur les éléments communs aux différents meurtres pour tracer le portrait robot du tueur. Et là, justement, il n'y a rien de commun !" Persifle la Belette, avant de poursuivre :
- à t'écouter, le tueur, il est multicolore ! Non, de mon point de vue, il ne peut pas y avoir un seul tueur. Il y a trop de différences. En revanche, j'admets que le fait que treize types aient eu la même idée bizarre de torturer, de violer et de zigouiller une nana en l'espace de sept mois ne peut pas relever du simple hasard. Je pense donc qu'il y a plusieurs tueurs, peut-être autant que de meurtres, mais que ces fêlés font partie d'une sorte de club, et qu'ils sont en liaison.
- C'est pas stupide, comme idée" rebondit Romagne.
- "Je te remercie pour cette appréciation flatteuse !" taquautaque la miss, un tantinet vexée.
-" Oh, faitexcuz, vot'majesté !" rétorque le Rital, qui poursuit : " ce que je veux dire, c'est qu'on peut admettre sans trop de difficulté que plusieurs de ces crimes sont liés. Mais peut être pas tous. Parce que treize tordus en activité en même temps et sans liens, c'est très improbable, mais deux ou trois, ça reste possible. De même, l'idée d'un groupe de tueurs n'implique pas que chaque meurtre ait un responsable différent. Il peut aussi s'agir d'une sorte de compétition, entre quelques tordus.
- Ce que tu est en train de nous dire," résume l'Encyclope, " c'est que nous n'avons sans doute pas affaire à treize affaires distinctes, mais peut-être pas non plus à une série unique. Ce qui nous permet d'affirmer avec une fiabilité mathématique absolue que nous avons affaire à un nombre de tueurs compris entre un et treize, et qu'il est possible qu'ils communiquent. Je ne suis pas certaine que nous ayons beaucoup avancé, là."

Le silence s'impose de nouveau. Même l'ange si cher à Gérard de Villiers n'ose passer au risque de troubler une si pesante atmosphère. C'est à moi de jouer.
-" Et bien moi, je suis d'accord avec Mathilde en ce qui concerne les déductions mathématiques, mais je crois, au contraire, que nous avons fait un grand pas en avant. Parce que nous sommes maintenant tous d'accord sur le fait que la plupart de ces meurtres sont liés, d'une manière ou d'une autre, ce qui n'était pas le cas il y a une paire d'heures. Par ailleurs, le ou les responsables de ce carnage ne savent pas que nous savons, ce qui peut constituer une arme. Et enfin, l'ensemble des forces vives de cette brigade n'est pas tout entier réuni dans cette pièce. Il y en a un, là-bas, au bout du couloir, qui bosse de son côté, et je vous prie de croire que, malgré son caractère un peu particulier, il a oublié d'être bête !
- Je vous remercie d'assurer ainsi ma publicité, capitaine Sénéchal !" rigolejaune dans mon dos le commissaire Fifi qui vient de pénétrer sans bruit dans la tanière. Je lis la panique dans les yeux de la Belette, qui est assise en face de moi. Bof. Je ne vais pas me démonter pour si peu. Je me lève, approche une chaise supplémentaire de la table, et dis en lui faisant signe de s’asseoir :
-" Tout le plaisir est pour moi, monsieur le commissaire. Vous avez pu constater par vous-même que je ne passe pas mon temps à vous débiner devant mes collègues."

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