Nigaud et le Rital se jettent ensemble sur le monnayeur,
tandis que la Belette gueule que c'est pas juste, vu qu'elle a les mains
prises, et que les vioques ne réagissent même pas. Nigaud, fort de sa masse,
semble avoir l'avantage, mais c'est sans compter avec la dextérité et le sens
de l'anticipation de l'Italoche, qui a toujours de la monnaie dans la poche de
son pantalon, et réussit à atteindre le monnayeur en passant la main sous le
bras du géant qui s'est coincé les doigts dans son holster en d'essayant
d'extraire son portefeuille de sa veste. Je déduis de cette petite scène que ma
cote est au beau fixe, et j'aime ça.
-"Sans sucre pour moi, Romagne, merci. Vous en prendrez
également un pour vous. Quant à vous, Nigaud, vous aurez la gentillesse d'en
commander un pour votre camarade Le Fur avant de nous rejoindre avec un
chocolat…"
- Euh… Je bois du café, moi aussi.
- Et bien, avec un café, alors. Les vioques, vous vous faites
couler une soupe de légumes, et vous vous joignez à nous !"
Quelques minutes plus tard, nous avons investi la tanière.
C'est ainsi que les lieutenants ont baptisé l'espace de travail qui leur est
dévolu. C'est une grande pièce, obtenue par destruction des cloisons qui
divisaient auparavant le volume en une demie douzaine de cellules monacales,
meublées de tôle grise modèle administration française 1959. Les cloisons sont
tombées au champ d'honneur de l'open space, sous le dernier gouvernement
socialiste. Les meubles en tôle sont restés, et sèment leur peinture
"marine nationale" en petits fragments soulevés par les ongles
stressés des lieutenants de garde. Sur les six bureaux disposés un peu
n'importe comment, les machines à écrire ont quand même cédé la place à
quelques ordinateurs pas trop anciens, et, miracle encore plus récent,
connectés à Internet. Une grosse imprimante laser monochrome, posée sur le
dessus d'une armoire, faute de place, est partagée par tous, via un système Huitfil
composé de gros câbles gris ou beiges et de prises multiples. Un escabeau
pliable à trois marches permet de l'alimenter en papier, et de récupérer les
tirages avant qu'ils ne s'envolent. Dans l'angle le plus sombre de ce vaste
espace, qui doit quand même approcher les cinquante mètres carrés, on a placé
une grande table rectangulaire, flanquée de huit chaises hétéroclites, et on a
baptisé l'endroit "espace-réunions". Dans les faits, il est surtout
utilisé comme zone casse-croûte par l'équipe de garde. C'est ici le territoire
privé des lieutenants de la brigade, puisque Fifi et moi disposons de nos
propres bureaux, et que les interrogatoires des suspects, gardés à vue, témoins
assistés et autres mis en examen ont lieu dans une salle spécialement conçue à
cet effet, avec des murs épais, peints d'une seyante couleur "sang de
bœuf", et située à l'étage au dessus, ce qui met l'appui de son unique
fenêtre, au demeurant grillagée, à plus de onze mètres du trottoir. Ce sont
bien évidemment des artifices de mise en condition, mais on n'est jamais trop
prudent. Du coup, les lieutenants se sentent ici chez eux, et se laissent aller
à personnaliser leur part d'espace comme bon leur semble, à coup de posters,
d'affiches, de bibelots et de cadres photos. Pour l'instant, Fifi n'a pas
encore mis les pieds ici. J'ai le sentiment que le jour où il franchira la
porte de la tanière marquera, hélas, la fin de ce foutoir sympathique.
La Belette a laissé choir le tas de dossier sur la table de
réunion, autour de laquelle nous nous installons tous les six avec nos cafés.
Et c'est là, juste comme ils déposent leurs culs sur deux chaises après les
avoir soigneusement dépoussiérées à l'aide d'un mouchoir d'un modèle depuis
longtemps réformé, que je me rends compte que je n'ai pas fini les
présentations. Vous ne connaissez pas mes deux vioques ! Et pourtant,
franchement, ils valent le détour, je peux vous l'assurer. Ce sont des
spécimens d'humains en voie de disparition, qu'il convient donc de protéger et
de traiter avec beaucoup d'égards. J'en possède un mâle et une femelle, mais
hélas, ils ne se sont jamais accouplés ! Elle, c'est Mathilde Bénichou, mariée
à un chômeur professionnel qui avait tellement peur qu'elle se casse qu'il lui
a fait un enfant tous les deux ans jusqu'à sa ménopause. Elle a quarante-cinq
ans, et huit enfants de trois, cinq, sept, neuf, onze, treize, quinze et
dix-sept ans. Que des filles, élevées tant bien que mal par leur père, entre le
tiercé et les tournées de pastaga. C'est une petite femme sèche, coincée, peu
souriante, mais par timidité, car elle n'est pas acariâtre pour deux ronds. Une
sale maladie infantile lui a coûté un œil, et la prothèse qu'elle arbore est
manifestement le modèle de base, celui qui est remboursé par la sécu, et qui
parait fait de porcelaine peinte à la main, ce qui lui confère un regard…
particulier. Son truc à elle, c'est la culture. Elle connaît tout sur tous les
sujets, retient les dates, les noms, les numéros de téléphone ou de sécu avec
une facilité déconcertante. En sa présence, nous l'appelons Mathilde, sauf
Nigaud qui lui donne du Madame Bénichou, mais dès qu'elle a les oreilles à
l'abri, pour tout le monde, elle est l'Encyclope. Mon mâle, quant à lui,
dernier membre de la fine équipe, s'appelle Médard Lamousson. Aussi petit et
sec que l'Encyclope, il a naturellement le teint gris que prend tout black
atteint de mal de mer, et donne l'impression qu'il ne va pas tarder à vous
vomir sur les chaussures. Célibataire, "parce qu'il est exigeant et n'a
pas encore trouvé celle qui aura la lourde charge de devenir la mère de ses
enfants", il approche à grands pas de la cinquantaine, comme moi, mais
paraît plus vieux. Ses cheveux crépus, qui lui confèrent un petit air
"Kilimandjaro", avec des neiges de moins en moins éternelles, doit y
être pour beaucoup. Surnommé "Dermédard" par ses petits copains, il
est celui qui répare les ordis, la machine à café, les téléphones mobiles, les
motos anciennes, et tout ce qui possède une mécanique ou de l'électronique.
C'est également lui qui trouve les bons plans pour les vacances ou pour dégoter un écran plasma à prix canon, et il sait tout ce qui se passe dans l'administration en France grâce à Radio-Antilles. Il règne sur nos archives,
et, dans bien des cas, reste compétitif même face à Google. Entre l'Encyclope
et Dermédard, la brigade possède le plus performant système de recherche
d'informations de la Police Française. Si une donnée quelconque a été entrée
dans n'importe quelle archive de n'importe quelle administration en France, en
conjuguant leurs talents, ils sont certains de la retrouver. En contrepartie,
j'évite de les entraîner dans les coups durs sur le terrain, parce qu'il vaut
mieux ne pas prendre le risque de les avoir derrière soi, armés…
Bon, maintenant que vous connaissez tout le monde, on va
peut-être pouvoir se mettre au travail. Je commence par dresser un résumé de la
situation à la petite classe, puisque mes compagnons d'escapade en sont restés
au côté anecdotique de l'aventure. J'explique le coup des critères de choix qui
constituent les seuls points communs entre les dossiers, puis je donne à chacun
deux des dossiers, au hasard. Nous lisons en silence, en prenant quelques
notes, à l'exception d'Encyclope qui n'en prend jamais. Toutes les vingt
minutes, à peu près, nous glissons nos deux dossiers à notre voisin de droite,
et récupérons la paire en provenance du voisin de gauche, le tout dans un
silence de bibliothèque universitaire la veille des partiels. Comme vous
connaissez les lois de la multiplication, et que vous vous riez des difficultés
engendrées par la division horaire en soixante unités, vous en déduisez que le
tour de table est terminé au bout de deux heures, et vous avez raison. Le
dernier dossier refermé, chacun replonge le nez dans ses notes en attendant que
son voisin attaque. On n'entend que le souffle de nos respirations, ponctué de
quelques soupirs et de petits bruits de langue dubitatifs. Je pourrais,
évidemment, prendre la parole en premier, mais ce ne serait pas leur rendre
service. Il faut qu'ils apprennent à se lancer dans la mêlée, et des noms
d'oiseaux au visage, à oser une hypothèse, à proposer une prothèse, à présenter
un projet ou une copine à leurs parents, à provoquer une réponse, un adversaire
en duel, une crise de régime, à risquer une idée et de passer pour un con, à
ouvrir le feu, la bouche, un dossier, la fenêtre, à entamer le débat et leur
crédibilité, à se bouger le cul, quoi ! Je ne suis pas leur père !
Et c'est Nigaud qui se dévoue. C'est d'ailleurs un garçon
dévoué. Et bien élevé, puisque à son habitude, il élève le doigt pour demander
la parole, mais vu qu'il est assis, il manque bien dix centimètres pour qu'il
touche le plafond, cette fois. Et il se fait aussitôt griller la politesse par
Dermédard, qui balance, sans demander la permission :
-"Je veux bien qu'on ait affaire à un seul type,
capitaine, mais c'est bien pour vous faire plaisir, parce que moi, j'ai rien
trouvé là-dedans !"
Et l'Encyclope enchaîne aussitôt :
-"je suis bien d'accord avec Médard, capitaine. Il n'y a
strictement aucun point commun entre ces différentes affaires, à l'exception
des critères de choix, bien évidemment. Du coup, je ne vois vraiment pas par
quel bout attraper cet écheveau.
- Léger !" Rigole le Rital, qui paraît déçu que personne
ne paraisse comprendre sa blague. " Ben oui, écheveau léger… Chevau-léger,
c'est un calembour… Ouais, bon laissez tomber !"
Pendant ce court échange, Nigaud a gardé le doigt en l'air,
et s'agite sur sa chaise comme s'il avait besoin d'aller au petit coin. Je le
libère :
-" Oui Migaud ?
- Je me disais, comme ça… En général, dans une affaire de
serial killer, y faut un profiler, qui dresse le portrait physique et psychique
du tueur d'après les éléments des crimes…
- Psychique, je veux bien, mais comment tu veux qu'il fasse,
ton gusse, pour le portrait physique ? C'est impossible sans témoin ni
photo ou vidéo !" intervient péremptoirement le Rital, sûr de lui.
-" Si c'est possible, parce qu'on sait qu'un tueur en
série choisit ses victimes dans son environnement. Un blanc tuera des blanches,
par exemple. Bon, c'est pas aussi simple que ça, mais ces mecs là, ils sont
formés pour. C'est ce qu'il nous faut. Un profiler.
- Sauf, mon petit Niguedouille, qu'un profileur, comme tu
dis, s'appuie sur les éléments communs aux différents meurtres pour tracer le
portrait robot du tueur. Et là, justement, il n'y a rien de commun !"
Persifle la Belette, avant de poursuivre :
- à t'écouter, le tueur, il est multicolore ! Non, de mon
point de vue, il ne peut pas y avoir un seul tueur. Il y a trop de différences.
En revanche, j'admets que le fait que treize types aient eu la même idée
bizarre de torturer, de violer et de zigouiller une nana en l'espace de sept
mois ne peut pas relever du simple hasard. Je pense donc qu'il y a plusieurs
tueurs, peut-être autant que de meurtres, mais que ces fêlés font partie d'une
sorte de club, et qu'ils sont en liaison.
- C'est pas stupide, comme idée" rebondit Romagne.
- "Je te remercie pour cette appréciation
flatteuse !" taquautaque la miss, un tantinet vexée.
-" Oh, faitexcuz, vot'majesté !" rétorque le Rital,
qui poursuit : " ce que je veux dire, c'est qu'on peut admettre sans trop
de difficulté que plusieurs de ces crimes sont liés. Mais peut être pas tous.
Parce que treize tordus en activité en même temps et sans liens, c'est très
improbable, mais deux ou trois, ça reste possible. De même, l'idée d'un groupe
de tueurs n'implique pas que chaque meurtre ait un responsable différent. Il
peut aussi s'agir d'une sorte de compétition, entre quelques tordus.
- Ce que tu est en train de nous dire," résume
l'Encyclope, " c'est que nous n'avons sans doute pas affaire à treize
affaires distinctes, mais peut-être pas non plus à une série unique. Ce qui
nous permet d'affirmer avec une fiabilité mathématique absolue que nous avons affaire
à un nombre de tueurs compris entre un et treize, et qu'il est possible qu'ils
communiquent. Je ne suis pas certaine que nous ayons beaucoup avancé, là."
Le silence s'impose de nouveau. Même l'ange si cher à Gérard
de Villiers n'ose passer au risque de troubler une si pesante atmosphère. C'est
à moi de jouer.
-" Et bien moi, je suis d'accord avec Mathilde en ce qui
concerne les déductions mathématiques, mais je crois, au contraire, que nous
avons fait un grand pas en avant. Parce que nous sommes maintenant tous
d'accord sur le fait que la plupart de ces meurtres sont liés, d'une manière ou
d'une autre, ce qui n'était pas le cas il y a une paire d'heures. Par ailleurs,
le ou les responsables de ce carnage ne savent pas que nous savons, ce qui peut
constituer une arme. Et enfin, l'ensemble des forces vives de cette brigade
n'est pas tout entier réuni dans cette pièce. Il y en a un, là-bas, au bout du
couloir, qui bosse de son côté, et je vous prie de croire que, malgré son
caractère un peu particulier, il a oublié d'être bête !
- Je vous remercie d'assurer ainsi ma publicité, capitaine
Sénéchal !" rigolejaune dans mon dos le commissaire Fifi qui vient de
pénétrer sans bruit dans la tanière. Je lis la panique dans les yeux de la
Belette, qui est assise en face de moi. Bof. Je ne vais pas me démonter pour si
peu. Je me lève, approche une chaise supplémentaire de la table, et dis en lui
faisant signe de s’asseoir :
-" Tout le plaisir est pour moi, monsieur le
commissaire. Vous avez pu constater par vous-même que je ne passe pas mon temps
à vous débiner devant mes collègues."
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