Chapitre 14
Lundi matin, suite de la chanson…
On aurait
pu entendre un acarien se gratter les génitoires, après cette annonce-là. Elle
a généré un silence épais et lourd comme de la poutine (le plat québequois, pas
le président russe, encore que le second soit aussi indigeste que la première,
mais je tiens d'une copine, escort girl canadienne d'envergure internationale
qui connait bien les deux, qu'il a moins bon goût.)
L'ange-qui-passe
reprend du service, et dépoussière soigneusement les angles du plafond, avant
que Fifi, avec une ingénuité tellement fausse qu'on n'en voudrait pas même sur
Internet, ne demande :
-" Et
bien, qu'est-ce qui vous étonne à ce point ? Avouez que vous ne vouliez pas
croire à la puissance de l'informatique… À moins que ce ne soit à mes capacités
personnelles… Je vous annonce donc qu'elles sont opérationnelles et se
complètent. Ce qui me permet d'affirmer avec un risque de me tromper inférieur
à un pour cent virgule seize que les tueurs sont quatre, et qu'ils se nomment
Christophe Petit, Laurent Dubois, Stéphane Moreau et Philippe Durand.
- Alors,
l'enquête est terminée ?" Migaud en paraît tout déboussolé.
-"
Non, lieutenant Migaud, non. Il reste bien du travail à faire. J'ai leurs noms,
mais c'est à peu près tout. Il reste à les trouver, maintenant. J'ai seulement
fait un pas, que je veux néanmoins croire décisif. À vous de jouer, maintenant.
-
Excusez-moi, monsieur le commissaire, mais vous serait-il possible de nous
expliquer, en termes simples, dans la mesure du possible, comment vous êtes
parvenu à ce résultat ?"
Il n'y a
pas trace d'ironie, dans mes paroles, ce coup-ci. Plutôt une légère tonalité de
respect. Si il a raison, et que ce sont les tueurs que nous cherchons, alors
là, chapeau bas ! J'ai juste comme un relent de doute au fond du ciboulot. Sans
être un zététicien forcené, j'aime quand même bien comprendre les choses avant
de les prendre pour argent comptant. Quand même. Fifi paraît ravi de pouvoir
étaler sa science. Il s'enfonce en arrière dans son fauteuil, croise les
jambes, et attaque :
-"
Voyez-vous, mes chers amis, il est impossible, pour une personne appartenant à
la société humaine, de se déplacer dans la France d'aujourd'hui sans laisser de
traces informatiques. Seuls quelques routards, clochards, ou chemineaux y
parviennent encore, et tout juste. Or, nous savons que nos tueurs passent
inaperçus, et la première chose que remarque une population, ce sont justement
les traine-savates inconnus dans le paysage. J'en ai donc déduit, sans grand
effort, que nos suspects étaient des gens intégrés, et qu'ils laissaient donc
forcément des traces électroniques, dont les plus intéressantes sont
l'utilisation d'une carte bancaire, et celle d'une carte de téléphone mobile.
J'ai donc cherché ces traces.
-"
J'ai peur de perdre déjà le fil, monsieur le commissaire," intervient le
Dermédard. Je sais bien qu'en demandant aux opérateurs et aux banques, on peut
suivre à la trace une carte ou un mobile, mais à condition de les connaître. Il
est impossible de suivre toutes les cartes bancaires et tous les téléphones
mobiles de France tous les jours…
- Vous
avez raison, lieutenant Latrombe…
-Lamousson
!
-Lamousson,
excusez-moi. Vous avez raison, donc, mais en partie seulement. La chose n'est
pas impossible, théoriquement. Elle ne l'est que pour des raisons matérielles,
aujourd'hui, par manque de puissance de calcul. Il fallait donc réduire le
champs des recherches. Je me suis concentré sur les flux bancaires des zones
géographiques des meurtres, en ciblant les agglomérations, et en me concentrant
sur les hôtels, restaurants, stations-services et loueurs de véhicules. Plus
les appels téléphoniques sortants, bien évidemment. J'ai également limité mes
recherches au mois précédent chaque meurtre.
- Ça fait
quand même une quantité de données absolument monumentale, impossible à traiter
avec un micro-ordinateur, fût-il le plus performant actuellement disponible.
- Une fois
encore, vous avez raison, lieutenant Lapluie…
- Lamousson
!
-
Lamousson, décidément, je ferai mieux de parler avec moins de précipitation.
Donc, oui, c'est impossible à traiter avec un micro. En revanche, c'est
possible si on dispose de plusieurs centaines de milliers de micro-ordinateurs
interconnectés…
- Mais,
comment ?
- Il
existe dans le monde plusieurs réseaux volontaires d'internautes qui mettent
toute ou partie de la puissance de calcul non utilisée de leur ordinateur au
service de la communauté, créant, par l'intermédiaire de logiciels spéciaux,
des sortes de supercomputers, capables de traiter rapidement une grande masse
d'informations. Et j'ai accès à l'un de ces réseaux. Ce n'est pas plus
difficile que ça. C'est ainsi que j'ai réussi à déterminer que les quatre
individus dont je vous ai donné les identités se sont promenés dans les zones
concernées dans les quinze jours précédent les meurtres."
Il me
semble nécessaire d'intervenir :
-"
Vous voulez dire que l'on tombe chaque fois sur l'un d'entre-eux ?
- Non
Sénéchal. Je dis que les quatre apparaissent systématiquement sur chaque zone,
à des dates différentes.
- Et
sont-ils spécialisés ? Votre système a-t-il révélé que c'est toujours le même
qui loue la voiture ou fait le plein, ou qui paye l'hôtel ou le resto ?
-
Absolument pas. Ils sont totalement interchangeables, et dans les tâches, et
dans les dates. C'est pour cela que je pense qu'ils agissent ensemble, et
payent à tour de rôle les dépenses qui se présentent."
C'est
Mathilde Bénichou qui pose la question suivante :
-"
Excusez-moi, monsieur le commissaire, mais, depuis que vous avez les noms, je
suppose que vous avez lancé des recherches sur ces personnes…
- Tout à
fait, madame…
-
Bénichou.
-
Bénichou, donc. Seulement, vous aurez noté qu'il s'agit de patronymes assez
courants. Je pense que nous pouvons nous attendre à un gros travail de tri et
de vérifications."
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