Pages

samedi 8 février 2014

Petits veinards...On attaque déjà la chapitre 5
Chapitre 5
Mercredi après-midi
Je ne suis pas fâché d'avoir refilé le bébé à mes deux acolytes qui s'y collent chacun leur tour, en maugréant. Parce que vendredi, en repassant au bureau pour donner à Fifi les maigres indices récoltés chez les russkofs du labo, je pensais innocemment que le week-end me tendait les bras. Fume ! Mon commissaire abhorré en avait décidé autrement. Irrité, sans doute, d'avoir à me laisser partir en goguette pendant trois jours au frais de cette bonne vieille Marianne, il avait trouvé le moyen de me gâcher le plaisir. J'aurais dû m'en douter. Il m'a obligé à faire une heure sup non payée…

Alors que nous finissions notre entretien sur le dossier du meurtre, et que mes fesses, sans me demander mon avis, commençaient à se décoller subrepticement de leur siège, voilà t'y pas que ma hiérarchie corse m'indique, d'un péremptoire signe de la main, qu'il n'est pas encore temps de décoller. "Pouf" fait mon cul, excédé, en s'écrasant sur le maigre coussin de la chaise de skaï. Fifi ouvre un tiroir et, avec la mine satisfaite du magicien de music-hall extrayant, par les oreilles, un lapin blanc terrorisé d'un haut de forme noir mais truqué, en sort un petit parallélépipède rectangle de dix centimètres de long, sur six de large, et deux d'épaisseur. Enfin… À peu près… En tout état de cause, c'est pas grand et ça semble être fait d'un plastique qui tente d'imiter le métal. Ferricelli jubile :
-" Avouez qu'il est chouette, hein ? Des si petits, vous n'en n'avez pas du en voir souvent, si ?
- Si c'est un étui à cigarettes, j'ai connu plus petit, mais je vous précise que j'ai arrêté de fumer. Si c'est un attaché case, effectivement, il n'est pas grand, mais pas pratique non plus, on y mettrait à peine une paire de stylos…
- Vous ne vous arrêtez jamais, Sénéchal ?
- En fait, vu que je ne sais pas ce que c'est, j'ai bien du mal à vous répondre, monsieur. D'où ces innocentes pirouettes…
- Qui ont le don de m'agacer prodigieusement. Mais je ne vous apprends rien, puisque vous le faites exprès !
- Je…
- Taisez-vous et écoutez-moi ! Ceci est un ordinateur portable miniaturisé SamSembl-Gunnarson 3Xz6Wbb de dernière génération. Doté de la technologie 5F++, il est connecté à Internet et à Interpol en continu, même quand il est éteint. Il dispose d'une mémoire flash au sodium liquide de deux téraoctets virgule huit, de la fameuse mémoire cache-cache inventée par Téniké Sétoaki-Ticoll, le chercheur japono-britannique qui a eu le prix Nobel de physique pour ses travaux sur l'encodage des mouches, et d'un écran rétro-éclairé sans émission de photons, qui permet de le consulter, la nuit, sans se faire repérer. Bref, c'est un bijou de technologie qui est encore à l'état de prototype, et dont on annonce la sortie pour le début de l'année prochaine.
- Et comment avez-vous fait pour…
- Pour vous dire toute la vérité, ce n'est pas tout à fait le prototype du SamSembl-Gunnarson. C'est une copie chinoise qu'un copain m'a rapportée de Hong-Kong, mais il fonctionne très bien. Grâce à lui, nous avancerons plus vite dans notre enquête.
- Ah. Et… Comment ?
- Vous l'emporterez avec vous lundi matin, et, chaque fois que vous obtiendrez un dossier, vous m'en transmettrez immédiatement la substantifique moelle par l'intermédiaire de cette petite merveille.
- C'est que…
- Oui ?
- Moi, vous savez, à part un peu de traitement de textes, pour les rapports…
- Vous imaginez bien que j'y ai pensé." qu'il me répond, l'effronté ! Il a appuyé sur un bouton situé sur le côté de l'engin, qui s'est aussitôt ouvert et déplié. Oui, je sais, ça paraît bizarre, dit comme ça, mais c'est bien ce qu'il a fait. Un ordinateur portable ordinaire, ça s'ouvre juste en deux, comme un bouquin. Celui-là, en plus, il se déplie, ce qui lui permet de présenter un écran et un clavier que l'on n'imagine pas pouvoir caser dans si peu de place. Fifi allume son bijou de technologie. Au milieu de l'écran, il y a comme un gros bouton rouge. Mon professeur es-gadget prend sa plus docte voix, et, comme s'il s'adressait à un incommensurable débile, commence sa démonstration :
- Vous voyez le bouton, là ? Vous appuyez dessus. Jusque là, ce n'est pas trop difficile ? Bien. Le système ouvre alors une base de données qui vous présente un écran de saisie. Là, en utilisant le nombre de doigts que vous voulez, vous tapez sur le clavier les réponses aux soixante-treize questions que la machine va vous poser pour chaque dossier.
- Pourquoi soixante-treize ?
- Parce que, quand j'ai conçu ce programme, j'ai calculé que c'est le nombre exact d'éléments dont il me faut disposer pour pouvoir valablement comparer deux affaires.
- Et s'il me manque une réponse ?
- Vous appuyez délicatement le bout de votre index sur le bouton "passe" qui apparaît sur l'écran tactile, en bas de chaque page. Évitez, néanmoins, de recourir trop fréquemment à cette solution de facilité. Plus nous serons précis dans nos saisies, plus nous serons efficaces. La dernière page d'un dossier laissera apparaître un bouton "envoyer" qui déclenche la transmission cryptée des informations de cet ordinateur vers mon serveur personnel. Ainsi, chaque dossier saisi viendra enrichir notre base de connaissances, et nous permettra d'affiner le profil du tueur au fur et à mesure…
- Excusez-moi, monsieur, mais… De quel tueur parlez-vous exactement ?
- Je suis certain, Sénéchal, je dis bien certain, que le meurtre de mercredi fait partie d'une série. Et grâce à votre petite escapade, nous le prouverons très rapidement !
- Ou pas.
- Que voulez-vous insinuer ?
- Je n'insinue rien, monsieur. Je dis seulement qu'il faut considérer toute nouvelle affaire de manière objective, et pour parler franchement, puisque vous le souhaitez, j'ai un peu l'impression que vous avez quelques a-priori dans ce dossier.
- C'est votre droit de le croire, Sénéchal. Allez, maintenant, et travaillez bien, que je puisse vous prouver, de manière scientifique, que vous avez tort."
Il m'a collé son bébé dans les bras, et m'a fait comprendre d'un geste bref du menton que je pouvais aller tester à mes dépens les mœurs particulières de certains hellènes. J'ai préféré rejoindre Maud.

Depuis, nous avons gavé son ordinateur du futur des données des douze affaires dont nous avons récupéré, sinon les dossiers officiels, du moins tous les éléments nécessaires pour nourrir la bête. Enfin, quand je dis nous avons gavé… J'ai rentré le premier dossier, mais avec beaucoup de difficulté. Le problème, c'est que la surface du bout de mes doigts est plus importante que celle des touches du clavier, et que l'engin est très sensible. Comme je suis incapable de taper sans regarder mes doigts, quand enfin je levais les yeux pour vérifier que j'avais bien orthographié le mot "caucasien", par exemple, c'était pour constater que ce bougre de bazar avait enregistré "xcvazyuixcvazqsduiozerbn,". Et les corrections, à partir d'un pavé sensitif, en voiture, relèvent de la broderie en fil d'araignée. De plus, vous reconnaitrez qu'il est malcommode de lire un dossier, voire des notes manuscrites, et de les transcrire sur ordinateur assis sur un siège de voiture. Enfin, vous admettrez qu'il est anormal qu'un chef se cogne ce genre de corvée pendant que ses subordonnés conduisent en sifflotant où se font les ongles sur la banquette arrière, non ? Donc, à partir du deuxième dossier, même si Romagne et la Belette n'étaient pas vraiment d'accord, ils se sont relayés, l'un au volant, l'autre au clavier, pendant que je dictais les données. Cette méthode présentait le double avantage de nous faire gagner du temps, et de me permettre de prendre tranquillement connaissance de ces fameux dossiers qu'avant même de les connaître Fifi attribue, au moins pour certains d'entre eux, à un tueur en série.

Du coup, la ballade a été des plus agréables, comparée à la routine de notre vie de flics. Je leur ai fait découvrir mes bonnes adresses, routiers sympas le midi, un peu plus fin le soir. Après diner, on s'est tapé quelques pubs très recommandables dans lesquels nous avons partagé nos connaissances en matière de bières de différentes origines et couleurs (à consommer, bien évidemment, avec toute la modération requise, sauf que là, on est dans mon bouquin, et que je bois si je veux !). Nous étions d'autant moins stressés que j'avais parfaitement ciblé les objectifs, et adapté l'armement en fonction des obstacles prévisibles. Sur douze dossiers, quatre dépendaient de vieux potes croisés au cours de ma carrière. Ils n'ont posé aucun problème. Pour deux autres, radio-flicaille m'avait appris que nous avions affaire à des mecs à la coule. On s'est pointé tous les trois en présentant simplement notre requête, et ils ne se sont pas fait trop prier pour répondre à nos questions. L'un d'eux, à Lyon, en a bien profité pour se faire offrir le déjeuner, mais c'est de bonne guerre, ça m'a permis d'ajouter l'adresse d'un bouchon très honnête à ma liste secrète. En plus, il a offert l'apéro (voir à ce propos la parenthèse précédente).


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire