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vendredi 28 février 2014

Voici la dose du jour...

Fifi a un petit air satisfait, en disant cela. J'ai comme l'impression qu'il pense l'affaire terminée en ce qui le concerne, vu qu'il ne va quand même pas s'abaisser à effectuer lui-même les opérations de vérification en question. Mais notre grand Nigaud a du décider que c'était trop simple ainsi. À son habitude, il lève la main pour demander la parole. Je lui balance, un peu sarcastique :
-" C'est au fond du couloir, la porte à gauche, mais dépêchez vous, mon vieux, nous avons du travail."
Migaud a un moment d'arrêt absolu, le temps d'enregistrer ma réponse, de comprendre qu'il s'agit d'une vanne, et de déterminer ce qui, dans son attitude, m'a conduit à la balancer. Puis il regarde son doigt, toujours pointé vers la plafond, rougit, le ramasse sous la table, et tente de se faire tout petit, ce que personne ne lui demande au demeurant, vu qu'à l'impossible le nul n'est tenu. De son autre main, il désigne son téléphone mobile, posé que la table.
-" qu'est-ce qu'il a, votre téléphone mobile ?" je demande. "Il vous appelle ?
- C'est un smartphone, Sénéchal," intervient le boss, "pas un simple mobile. Ne s'agirait-il pas du dernier Nikon-Zanker ?
- Euh, non monsieur. Il s'agit d'un Noir du Berry bien de chez nous.
- Pas mal. Mais Sénéchal a raison, mon vieux. Pourquoi nous montrer votre appareil ?
- Euh, c'est passque je peux surfer, avec. Alors, pendant que vous discutiez, je suis allé fouiner sur Internet.
- Et qu'y avez-vous trouvé ?
- Et ben, les noms que vous nous avez indiqué, t'ta l'heure, c'est les quatre premiers noms de la liste des patronymes les plus communs en France qui ne soient pas également des prénoms. Quant aux prénoms, justement…
- Et bien ?
- Ce sont les quatre prénoms masculins les plus usités il y a quarante ans, âge estimé du tueur.
- C'est très intéressant, sans doute, mon vieux, mais je ne vois pas du tout où ça nous mène.
- Ben, c'est rapport à c'que le capitaine a dit à propos des coïncidences. À mon avis, ce sont de fausses identités.
- Vous sautez un peu rapidement à la conclusion, mon garçon. Vous oubliez que ces noms sont le résultat d'une enquête approfondie et méticuleuse à partir de cartes bancaires et de numéros de téléphone mobile. Or, pour obtenir l'un ou l'autre, il est nécessaire de produire un document d'identité.
- Et une preuve de domiciliation !" J'ajoute, "ce qui signifie que, en interrogeant les banques et fournisseurs de téléphonie concernés, nous obtiendrons forcément des adresses.
- Vous voyez, Migaud, Sénéchal est d'accord avec moi, sur ce coup-là", assène Fifi, assez content de s'en sortir à bon compte. Sauf que je n'ai pas fini :
-" Sans vouloir présager des résultats du tri et des vérifications prévus dans la suite de l'enquête, je persiste à prétendre que les coïncidences vraies sont aussi rares que les vraies pucelles dans les bordels de Thaïlande. Je pense donc, comme Migaud, que nous avons affaire à de fausses identités. Mais, et c'est l'aspect positif de la chose, qui dit fausse identité et location de voiture ou compte en banque dit forcément faux papiers, et qui dit faux-papiers dit réseaux occultes. Et ça, c'est notre rayon, pas vrai, Romagne ?
- Je m'y mets immédiatement, pat… Euh… Capitaine. J'ai noté les noms et prénoms. S'il existe de faux papelards avec ces blazes, on en saura plus dans vingt-quatre heures.
- Et bien, mon travail aura quand même servi à quelque chose, même si votre hypothèse se vérifie, et que ces patronymes sont des faux."

On le sent un peu dépité, le Fifi, quand il se rattrape aux branches de cette manière. Trouver les noms, c'était super balèze. Ne pas se rendre compte qu'ils étaient faux, ça fait un peu bidon, et ça gâche forcément le tableau. Il voulait se la jouer caïd, il a réussi à prouver au groupe qu'il est très intelligent, mais qu'il évolue dans un monde théorique. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens bien disposé, ce matin. Au lieu de le laisser patauger; je décide de relancer en changeant de sujet, et sur un mode de communication un peu plus convivial. Mordez la démo :

-"Et pour les journaux, Patron… Euh, excusez-moi, monsieur le comm…
-Non non, Sénéchal, vous pouvez m'appeler Patron, pas de problème. Au contraire, je vous assure…"

Et voilà, emballé le Fifi. Vous direz ce que vous voudrez, vu que tant que vous ne me l'écrivez pas, j'en n'ai rien à battre, je manipule de mieux en mieux le jeune commissaire arriviste, moi. Mais reprenons, sans oublier la couche de vernis.

-"Et bien… Très bien, patron. Je vous en remercie."
Il a un petit geste de la main, comme pour dire "laissez, c'est pour moi". C'est trop facile. Je poursuis :
-"Que fait-on avec les journaux ? Nouvelle conférence, histoire de faire monter la pression ? On présente le lieutenant Le Fur comme la première victime à leur avoir échappé ? On donne les noms, pour les obliger à se faire faire de nouveaux papiers, ce qui pourrait permettre de les loger auprès des réseaux spécialisés ? Quatre types qui se font faire de faux fafs, ça se repère, forcément."

Fifi se gratte le menton, perplexe. Il analyse les propositions que je viens de lui balancer en leur ôtant leurs habits de questions, pèse le pour, le contre, cherche d'autres idées pour affirmer son leadership… Je lis en lui comme dans un abécédaire de cours préparatoire. Et, juste au moment où il s'apprête à parler, les lèvres déjà tendues, Migaud, qui n'en rate pas une, lève la main de nouveau, puis la baisse rapidement, aussitôt que ses yeux croisent les miens. Comme Ferricelli a déjà la bouche ouverte, et qu'en bon Corse il a horreur de gaspiller un effort, c'est lui qui répond :
-"Quoi encore, lieutenant ?
- Euh… J'ai continué à surfer, monsieur le comm…
- On vous a dit de m'appeler Patron !

- Ah bon, moi aussi ! Bon, ben, ok d'ac'. Donc, pour faire court, j'ai des copains geeks dont certains sont des hackers hyper pointus. L'un deux a conçu un petit programme qui permet de croiser des identités avec des adresses de boites mails. J'ai lancé le truc comme ça, sans trop savoir ce que je cherchais, et je suis tombé sur un truc pas banal. Vos quatre types, là, Christophe Petit, Laurent Dubois, Stéphane Moreau et Philippe Durand, et ben, c'est le même mec.

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