Pages

dimanche 23 février 2014

Le grand Nigaud a une idée...

Le Nigaud rougit comme une pucelle prise la main dans la culotte au fond du confessionnal, et bafouille que ça avance mais lentement, et qu'il a encore des trucs à vérifier, mais que ce n'est pas mûr, et que, et que… Ferricelli le coupe sèchement en s'adressant à moi :
- "De quelles recherches s'agit-il, Sénéchal ?
- Le lieutenant Migaud va vous l'expliquer, monsieur, n'est-ce pas, Migaud ?"

Le gamin n'est pas stupide, et sait bien que je ne peux rien faire pour le couvrir encore. Il va falloir qu'il crache le morcif devant le patron. Il se lève, et fait face au Boss, les mains derrière le dos, comme un élève qui passe au tableau sous le regard sévère d'un vieil instit en blouse grise. Bon, ici l'élève rend pratiquement deux têtes au maître d'école, mais pour le reste, l'équilibre des forces est respecté. On voit tout de suite qui commande, et qui irait volontiers se vider la vessie…

-" Et bien, je vous écoute, lieutenant.
- Oui… Euh… Bon… Alors, comment dire… C'est une idée que j'aie eue à la fin de la réunion de vendredi passé, quand vous nous avez expliqué l'histoire des statistiques… Mais bon, j'étais pas sûr, il fallait que je réfléchisse au calme et que je teste pas mal de trucs avant de, peut-être…
- Et quelle est cette idée, lieutenant ?
- C'est assez difficile à dire comme ça, monsieur le commissaire…
- Et pourquoi donc ? Vous connaissez sûrement l'adage, lieutenant : "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement". Par conséquent, énoncez, mon vieux, énoncez…
- Bon, et bien voilà. Je pense que vous avez fait une erreur. Monsieur."

Effectivement, c'était assez dur à dire comme ça. Y'aurait une mouche dans la pièce, on l'entendrait voler. Ce qui me permet d'affirmer qu'il n'y en a pas. Le grand Nigaud est conscient d'avoir commis l'irréparable, le crime de lèse-commissaire-corse. Il regarde, que dis-je, il scrute l'extrémité de ses baskets avec une acuité rare. Les deux vieux regardent fixement leurs sous-mains, tandis que Romagne cherche une fissure au plafond. Fifi ne bouge pas. Il faut que l'idée s'insinue dans sa matière grise quasiment étanche… Puis tombe LA question :
-" Quelle erreur ?"
J'espère pour lui qu'il est certain de ce qu'il va dire, la grand, parce que sinon, il peut demander sa mutation à Saint Pierre et Miquelon ! Mais il ne se démonte pas. Après avoir respiré plusieurs fois, très lentement, et retrouvé une couleur normale, il énonce, comme demandé :
-" je pense qu'il y a un point commun à tous les meurtres, en plus de vos six critères, et je crois que je l'ai trouvé. Monsieur.
- C'est impossible, mais je vous écoute. Quel est cet élément qui m'aurait échappé ?
- Toutes les victimes ont été tuées dans un endroit qu'elles aimaient particulièrement… Monsieur."

Fifi s'attaque au tour de la tanière méthode Napoléon sur les remparts. Renfrogné, le menton dans le gilet, les mains derrière le dos qui se pétrissent. Puis il se redresse, regarde le grand dans les yeux, ce qui lui demande un effort certain, rapport à l'altitude, et commence un interrogatoire serré :
-" Bon, les appartements et les maisons je veux bien, Mais…
- Non monsieur, excusez-moi, mais ce n'est pas si simple. Les quatre victimes trouvées dans leur domicile ne le quittaient pratiquement jamais. L'une était agoraphobe, la deuxième ne supportait pas le genre humain, la troisième, décoratrice, avait concentré dans sa maison la quintessence de son art, et la quatrième avait placé tout son argent dans une collection de tableaux qu'elle ne supportait pas de quitter plus d'une heure durant.
- Ah… et le squat ?
- La victime y avait vécu avant sa cure de désintoxication, et revenait régulièrement y passer une heure, comme en pèlerinage.
- Le hangar ?
- La dame en question avait coutume d'y rencontrer ses amants. Elle aimait les amours agricoles.
- Le parcours de santé ?
- Une sportive assidue qui le faisait tous les jours.
- L'usine ?
- la victime y avait commencé comme secrétaire-comptable, avant d'en épouser le directeur. Elle y revenait plusieurs fois par semaine pour papoter avec ses anciennes collègues, jusqu'à ce que le bâtiment soit désaffecté; l'an dernier. Depuis, elle y revenait de temps en temps.
- La cabine d'essayage ?
- Une dingue de la mode. On a trouvé plus de deux cents robes chez elle.
- Le cinéma ?
- Une comédienne refoulée qui continuait à se présenter à tous les castings possibles. Elle assistait souvent le projectionniste, et faisait office d'ouvreuse les soirées achalandées. Une amie de la famille, en quelque sorte.
- Les toilettes de l'aire de repos ? Là, quand même !
- L'enquête préliminaire a juste omis de signaler que la victime, Lucienne Lavale, plus connue sous le sobriquet de Lulu la Goulue était une professionnelle, et que c'est là qu'elle pratiquait sa spécialité.
- La caravane ?
- C'était la caravane de feu les parents de la jeune femme assassinée, qui était d'origine tzigane.
- Et pour le parking souterrain, qu'est-ce que vous avez trouvé ?
- Notre victime était professeure d'histoire, et archéologue amateur. Elle s'intéressait de près aux fondations dudit parking, qui remonteraient peut-être au moyen-âge. Elle y passait tout son temps libre, a dessiner et prendre des mesures.
- Comment avez-vous obtenu, ces éléments ?
- J'ai passé beaucoup de temps au téléphone, et j'ai relu tous les dossiers, au-delà des soixante-treize points que vous aviez déterminé.
- Beau travail, lieutenant Migaud, beau travail. Inutile, sans doute, mais beau travail…"

Il a l'air content, le Fifi. Content d'avoir un subordonné intelligent, et encore plus content d'être encore plus intelligent, et de décréter que le travail de l'autre est inutile. Mais c'est là que je ne suis pas d'accord, moi.

-" Dis, Migaud, c'est quoi, le lieu qu'elle préfère, la Belette ?"

Tandis que Ferricelli s'étonne à haute voix que le lieutenant Le Fur réponde à un sobriquet aussi ridicule, le front du Nigaud se plisse sous l'effort de concentration intense qu'il livre, avant de se détendre d'un coup :
-" Je ne vois que la salle de sport, pat… Capitaine.
-" La salle de sport qui est si opportunément fermée pour quelques jours…"


Ferricelli n'est pas un homme de terrain. Il est encore dans la tanière à se demander ce qui se passe que nous nous sommes déjà engouffrés tous les cinq dans deux voitures de service, et que nous filons dans les rues de Paris, le pimpon hurlant aux oreilles des piétons de se bouger le cul pour libérer la trajectoire. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire