Allez, je vous mets le 12 en entier... Il est tout petit...
Chapitre 12
Samedi après-midi, suite …
Moins de
dix minutes plus tard, et au prix, somme toute modique, d'une aile froissée,
d'une crise cardiaque à
confirmer, et de quelques noms d'oiseaux, bras d'honneurs et autres doigts
vengeurs, nous effectuons une arrivée "à l'américaine" devant
l'entrée de la salle de gym. Sans même attendre l'arrêt complet du véhicule,
comme le lui a pourtant appris sa maman, Nigaud a jailli de la voiture pilotée
par Romagne (oui, c'est moi qui me coltine les vioques L) et, dans l'élan, a enfoncé la porte
d'entrée du Paris Fitness Club, le rideau orné de la tronche du culturiste qui
décorait le hall de son beau sourire niais, le sas conduisant aux vestiaires,
et la double porte ouvrant sur la salle de musculation. Nous nous engouffrons
sur les traces de ce maelstrom humain jusqu'au pied d'un formidable engin de
torture. Il s'agit d'un cube de deux mètres cinquante d'arête, composé
d'innombrables tubes de section carré, peints en blancs, de câbles de traction
en acier brillant, de poulies, de pédales, de poignées, de ressorts et de
plaques de fonte noire graduées de dix kilos en dix kilos, rassemblées en
quatre piles de vingt, qui flanquent les quatre côtés de l'engin. Et, suspendue
au centre de ce système comme une mouche au cœur d'une toile d'araignée,
écartelée par des cordes à sauter qui lient ses quatre membres aux câbles de
traction tendus par les masses de fonte, nue, couverte de transpiration, le
menton collé à la poitrine, inconsciente, la Belette nous propose une hideuse
imitation du supplice de saint André.
Le grand est immobile, face à elle,
et bredouille bêtement " c'était sa machine préférée, c'était sa machine
préférée…". J'ôte mon pardessus avec l'intention de l'en couvrir, tandis
que Romagne prévient déjà les collègues. Isabelle redresse alors péniblement la
tête, entrouvre les paupières, et nous balance :
-" Faut surtout pas vous
presser, j'ai rien d'autre à foutre, ce week-end…"
Puis elle retombe dans les vapes. Il
faut moins d'une minute au Rital, qui a sorti de sa poche un couteau papillon,
celui dont le port est strictement interdit sur la voie publique, pour trancher
les cordes qui l'emprisonnent. Nigaud reçoit le corps d'Isabelle dans ses
grands bras musclés, et le dépose doucement sur une pile de tapis de gym que
les vioques ont dressée juste à côté de la cage à muscles. Je la recouvre de
mon pardessus. Romagne a repris son portable. Il décommande l'Identité
Judiciaire au profit de Police Secours, et demande également des renforts pour
isoler la zone et essayer de trouver des traces de notre tueur.
Un quart d'heure plus tard, la
Belette est sanglée sur une civière, avec une perf plantée sur le dos de la
main. Un monitoring cardiaque nous indique qu'elle est très affaiblie, mais que
la machine tourne rond. Le toubib, qui après un examen superficiel n'a décelé
aucune blessure, envoie à la volée différents produits directement dans le tube
de la perf, et la miss revient parmi nous. Personne ne sait trop quoi dire.
Nigaud chuchote un faiblard "tu nous as fait vachement flipper", mais
Isabelle ne lui laisse pas le temps de prolonger les apitoiements :
-" Vous l'avez eu, ce salopard ?
- Ben non, quand on est arrivé,
y'avait personne" lui répond Nigaud, assez scotché que la gamine ne perde
pas le fil de l'enquête en de pareilles circonstances. Et il n'est pas au bout
de ses surprises, le grand, pas plus que nous, d'ailleurs, parce que la
Belette, en l'entendant, se fout en renaud et nous engueule proprement :
-" Tu veux dire que j'ai subi
tout ça pour rien ? Mais faut changer de métier, mes petits potes !
C'était pourtant pas difficile de planquer discrètement, en attendant qu'il
revienne pour la scène finale, et de lui tomber sur le paletot !
- Mais mais mais…
- Arrête de bêler comme ça, c'est
braire que tu devrais faire !"
La gamine est en furie, et je vois
arriver le moment où elle va arracher sa perf, à s'agiter comme ça. Aucun de
ses quatre équipiers n'ose lui répondre quoi que ce soit. Je me décide à
intervenir pour la calmer, quand, de derrière nous, une voix peu amène
renchérit :
-" Je ne vous le fait pas dire,
mademoiselle. La sensiblerie de vos collègues nous a sans doute coûté une
arrestation toute faite !"
Fifi n'est pas content, et ça se
voit. Je pense que, ce qui l'embête, c'est plus la manière dont on l'a planté
au démarrage que le fait que nous ayons – peut-être – raté le tueur. Mais son
intervention provoque, chez la Belette, une réaction surprenante. Au lieu de se
trouver satisfaite de voir sa position renforcée par l'avis du grand chef, et
de laisser tomber la pression, elle en rajoute une couche :
-" Non mais écoutez-le un peu,
ce tordu. Ce que vous appelez la "sensiblerie" de mes collègues n'est
que l'expression de la peur qu'ils ont eue en me croyant morte ! Mais vous,
visiblement, vous n'en avez rien à branler, de ma peau. Je peux me faire défoncer
par tous les orifices, me faire torturer pendant des heures, du moment que
votre enquête avance, et que vous pouvez avoir une belle photo dans les
magazines, vous êtes content ! C'est ça ?"
Fifi a pris une belle teinte
écarlate, et jette des coups d'œil latéraux pour vérifier que la voix de la
miss ne porte pas trop loin. Il répond :
- Calmez-vous, mademoiselle Le Fur.
Je… Je suis tout au contraire … soulagé, oui, c'est le mot, soulagé de vous
retrouver vivante, et, à ce qu'il semble, dans un état de forme satisfaisant.
Je déplore, il est vrai, que nous n'ayons pu appréhender votre… tortionnaire,
car c'est le vocable adéquat, mais je suis certain que grâce aux informations
que vous ne manquerez pas de nous communiquer, nous mettrons bien vite un terme
à la liste de ses méfaits. Après tout, nous avons de la chance, vous êtes la
première victime qui peut témoigner, dans cette affaire."
Si les yeux d'Isabelle pouvaient
lancer n'importe quoi de solide, le Boss serait illico compté dix par
l'arbitre. Au lieu de ça, c'est la donzelle qui part à dame d'un coup. Le
toubib, que personne n'avait remarqué, nous explique en exhibant la seringue
avec laquelle il vient de piquer directement dans le tube de la perf :
-" J'ai préféré calmer le jeu,
cette jeune personne n'étant absolument pas en état de tenir une conversation
cohérente. Outre les sévices qu'elle a subis, elle a été droguée avec un
produit pour l'instant indéterminé, puis sérieusement secouée par les
stimulants que nous lui avons prodigués pour contrer l'effet de choc. Il lui
faut maintenant dormir un long moment. Nous en profiterons pour l'examiner plus
à fond, et faire les analyses nécessaires. Je pense que vous pourrez lui parler
dans quarante-huit heures. Ah, et… Monsieur le commissaire, surtout ne vous
offusquez pas du ton qu'elle a employé. Elle n'était pas elle-même, et ne
saurait être tenue responsable de ses paroles malencontreuses à votre
égard." Puis il fait un signe aux brancardiers qui embarquent la gamine
dans l'ambulance et nous plante là pour se casser avec eux. Mon Fifi fait une
drôle de tête… Il a l'air tout pensif… Et je sais bien ce qui le travaille,
moi. Il se demande si la sortie du toubib était sincère, ou si c'était du
foutage de gueule, et une manière de dédouaner la gamine. Et bien, je peux vous
dire qu'il a raison de se poser la question. Bon. C'est pas tout ça, mais il y
a peut-être moyen de sauver les restes du week-end. J'en serre cinq à toutes
les mains droites de l'équipe, et je les renvoie, avec leur titulaire
respectif, réintégrer le domicile familial, conjugal, ou colocatéral. Puis je
me retourne vers Fifi, toujours perdu dans ses pensées.
-" Monsieur le commissaire ?
- Hein, oui ? Qu'y a-t-il, Sénéchal ?
- Vous paraissez préoccupé.
- C'est exact, et à juste titre.
Peut-être que l'explication nous a été donnée par ce médecin, mais la chose
reste curieuse…
- De quoi parlez-vous, monsieur ?
- Je trouve étrange que le lieutenant
Le Fur ne nous ait pas indiqué qu'elle a été agressée par plusieurs hommes.
- Plusieurs hommes ? Je pense que
vous vous trompez, monsieur. Isabelle est suffisamment professionnelle pour ne
pas taire une telle information, malgré les circonstances. Je suis persuadé
qu'elle a bien été agressée par un homme seul. D'ailleurs, maintenant que j'y
pense, elle nous a bien demandé si nous avions eu "ce salopard".
- Et je pense, moi, qu'ils étaient
quatre. Mais à quoi bon en discuter maintenant ? Il sera toujours temps d'en
débattre quand l'académie de médecine nous rendra le lieutenant. Bon week-end,
Sénéchal. Mes amitiés à votre compagne."
Vous croyez qu'il fait exprès ?
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