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lundi 24 février 2014

Allez, je vous mets le 12 en entier... Il est tout petit...

Chapitre 12
Samedi après-midi, suite …

Moins de dix minutes plus tard, et au prix, somme toute modique, d'une aile froissée, d'une crise cardiaque à confirmer, et de quelques noms d'oiseaux, bras d'honneurs et autres doigts vengeurs, nous effectuons une arrivée "à l'américaine" devant l'entrée de la salle de gym. Sans même attendre l'arrêt complet du véhicule, comme le lui a pourtant appris sa maman, Nigaud a jailli de la voiture pilotée par Romagne (oui, c'est moi qui me coltine les vioques L) et, dans l'élan, a enfoncé la porte d'entrée du Paris Fitness Club, le rideau orné de la tronche du culturiste qui décorait le hall de son beau sourire niais, le sas conduisant aux vestiaires, et la double porte ouvrant sur la salle de musculation. Nous nous engouffrons sur les traces de ce maelstrom humain jusqu'au pied d'un formidable engin de torture. Il s'agit d'un cube de deux mètres cinquante d'arête, composé d'innombrables tubes de section carré, peints en blancs, de câbles de traction en acier brillant, de poulies, de pédales, de poignées, de ressorts et de plaques de fonte noire graduées de dix kilos en dix kilos, rassemblées en quatre piles de vingt, qui flanquent les quatre côtés de l'engin. Et, suspendue au centre de ce système comme une mouche au cœur d'une toile d'araignée, écartelée par des cordes à sauter qui lient ses quatre membres aux câbles de traction tendus par les masses de fonte, nue, couverte de transpiration, le menton collé à la poitrine, inconsciente, la Belette nous propose une hideuse imitation du supplice de saint André.

Le grand est immobile, face à elle, et bredouille bêtement " c'était sa machine préférée, c'était sa machine préférée…". J'ôte mon pardessus avec l'intention de l'en couvrir, tandis que Romagne prévient déjà les collègues. Isabelle redresse alors péniblement la tête, entrouvre les paupières, et nous balance :
-" Faut surtout pas vous presser, j'ai rien d'autre à foutre, ce week-end…"
Puis elle retombe dans les vapes. Il faut moins d'une minute au Rital, qui a sorti de sa poche un couteau papillon, celui dont le port est strictement interdit sur la voie publique, pour trancher les cordes qui l'emprisonnent. Nigaud reçoit le corps d'Isabelle dans ses grands bras musclés, et le dépose doucement sur une pile de tapis de gym que les vioques ont dressée juste à côté de la cage à muscles. Je la recouvre de mon pardessus. Romagne a repris son portable. Il décommande l'Identité Judiciaire au profit de Police Secours, et demande également des renforts pour isoler la zone et essayer de trouver des traces de notre tueur.

Un quart d'heure plus tard, la Belette est sanglée sur une civière, avec une perf plantée sur le dos de la main. Un monitoring cardiaque nous indique qu'elle est très affaiblie, mais que la machine tourne rond. Le toubib, qui après un examen superficiel n'a décelé aucune blessure, envoie à la volée différents produits directement dans le tube de la perf, et la miss revient parmi nous. Personne ne sait trop quoi dire. Nigaud chuchote un faiblard "tu nous as fait vachement flipper", mais Isabelle ne lui laisse pas le temps de prolonger les apitoiements :
-" Vous l'avez eu, ce salopard ?
- Ben non, quand on est arrivé, y'avait personne" lui répond Nigaud, assez scotché que la gamine ne perde pas le fil de l'enquête en de pareilles circonstances. Et il n'est pas au bout de ses surprises, le grand, pas plus que nous, d'ailleurs, parce que la Belette, en l'entendant, se fout en renaud et nous engueule proprement :
-" Tu veux dire que j'ai subi tout ça pour rien ? Mais faut changer de métier, mes petits potes ! C'était pourtant pas difficile de planquer discrètement, en attendant qu'il revienne pour la scène finale, et de lui tomber sur le paletot !
- Mais mais mais…
- Arrête de bêler comme ça, c'est braire que tu devrais faire !"
La gamine est en furie, et je vois arriver le moment où elle va arracher sa perf, à s'agiter comme ça. Aucun de ses quatre équipiers n'ose lui répondre quoi que ce soit. Je me décide à intervenir pour la calmer, quand, de derrière nous, une voix peu amène renchérit :
-" Je ne vous le fait pas dire, mademoiselle. La sensiblerie de vos collègues nous a sans doute coûté une arrestation toute faite !"

Fifi n'est pas content, et ça se voit. Je pense que, ce qui l'embête, c'est plus la manière dont on l'a planté au démarrage que le fait que nous ayons – peut-être – raté le tueur. Mais son intervention provoque, chez la Belette, une réaction surprenante. Au lieu de se trouver satisfaite de voir sa position renforcée par l'avis du grand chef, et de laisser tomber la pression, elle en rajoute une couche :
-" Non mais écoutez-le un peu, ce tordu. Ce que vous appelez la "sensiblerie" de mes collègues n'est que l'expression de la peur qu'ils ont eue en me croyant morte ! Mais vous, visiblement, vous n'en avez rien à branler, de ma peau. Je peux me faire défoncer par tous les orifices, me faire torturer pendant des heures, du moment que votre enquête avance, et que vous pouvez avoir une belle photo dans les magazines, vous êtes content ! C'est ça ?"
Fifi a pris une belle teinte écarlate, et jette des coups d'œil latéraux pour vérifier que la voix de la miss ne porte pas trop loin. Il répond :
- Calmez-vous, mademoiselle Le Fur. Je… Je suis tout au contraire … soulagé, oui, c'est le mot, soulagé de vous retrouver vivante, et, à ce qu'il semble, dans un état de forme satisfaisant. Je déplore, il est vrai, que nous n'ayons pu appréhender votre… tortionnaire, car c'est le vocable adéquat, mais je suis certain que grâce aux informations que vous ne manquerez pas de nous communiquer, nous mettrons bien vite un terme à la liste de ses méfaits. Après tout, nous avons de la chance, vous êtes la première victime qui peut témoigner, dans cette affaire."

Si les yeux d'Isabelle pouvaient lancer n'importe quoi de solide, le Boss serait illico compté dix par l'arbitre. Au lieu de ça, c'est la donzelle qui part à dame d'un coup. Le toubib, que personne n'avait remarqué, nous explique en exhibant la seringue avec laquelle il vient de piquer directement dans le tube de la perf :
-" J'ai préféré calmer le jeu, cette jeune personne n'étant absolument pas en état de tenir une conversation cohérente. Outre les sévices qu'elle a subis, elle a été droguée avec un produit pour l'instant indéterminé, puis sérieusement secouée par les stimulants que nous lui avons prodigués pour contrer l'effet de choc. Il lui faut maintenant dormir un long moment. Nous en profiterons pour l'examiner plus à fond, et faire les analyses nécessaires. Je pense que vous pourrez lui parler dans quarante-huit heures. Ah, et… Monsieur le commissaire, surtout ne vous offusquez pas du ton qu'elle a employé. Elle n'était pas elle-même, et ne saurait être tenue responsable de ses paroles malencontreuses à votre égard." Puis il fait un signe aux brancardiers qui embarquent la gamine dans l'ambulance et nous plante là pour se casser avec eux. Mon Fifi fait une drôle de tête… Il a l'air tout pensif… Et je sais bien ce qui le travaille, moi. Il se demande si la sortie du toubib était sincère, ou si c'était du foutage de gueule, et une manière de dédouaner la gamine. Et bien, je peux vous dire qu'il a raison de se poser la question. Bon. C'est pas tout ça, mais il y a peut-être moyen de sauver les restes du week-end. J'en serre cinq à toutes les mains droites de l'équipe, et je les renvoie, avec leur titulaire respectif, réintégrer le domicile familial, conjugal, ou colocatéral. Puis je me retourne vers Fifi, toujours perdu dans ses pensées.
-" Monsieur le commissaire ?
- Hein, oui ? Qu'y a-t-il, Sénéchal ?
- Vous paraissez préoccupé.
- C'est exact, et à juste titre. Peut-être que l'explication nous a été donnée par ce médecin, mais la chose reste curieuse…
- De quoi parlez-vous, monsieur ?
- Je trouve étrange que le lieutenant Le Fur ne nous ait pas indiqué qu'elle a été agressée par plusieurs hommes.
- Plusieurs hommes ? Je pense que vous vous trompez, monsieur. Isabelle est suffisamment professionnelle pour ne pas taire une telle information, malgré les circonstances. Je suis persuadé qu'elle a bien été agressée par un homme seul. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, elle nous a bien demandé si nous avions eu "ce salopard".
- Et je pense, moi, qu'ils étaient quatre. Mais à quoi bon en discuter maintenant ? Il sera toujours temps d'en débattre quand l'académie de médecine nous rendra le lieutenant. Bon week-end, Sénéchal. Mes amitiés à votre compagne."


Vous croyez qu'il fait exprès ?

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