Chapitre 4 suite...
" – Arrête
de m'appeler Patron à tout bout de champs. Le jour où ça t'échappera devant
Fifi, on en prendra plein la tête tous les deux. T'en n'as peut être rien à
faire, mais je tiens, moi, à ma tranquillité !
- Ouais,
ben, le vrai patron de la brigade, c'est quand même vous, alors…
- Écoute,
t'es gentille, tu fais un effort ! Tu m'appelles Capitaine, ou Sénéchal, ou
Pierre, même, si tu préfères, ce que tu veux, mais ni Boss, ni Patron, ni Chef.
D'accord ?
-
D'accord, je vais essayer, mon capitaine !
- C'est ça,
fiche-toi de moi." Je démarre tandis que la gamine fait mine de bouder, le
nez collé à la vitre latérale. Mais elle ne tient pas dix secondes, et reprend
:
"-
Vous ne m'avez pas répondu, tout à l'heure. Pourquoi vous m'avez demandé de
vous accompagner ?
- Parce
que je ne voulais pas y aller seul quelle question !
- Non,
mais… Pourquoi moi, et pas Nigaud ou le Rital, qui étaient là aussi ?
- Écoute…
Tu comprendras très vite, en arrivant là-bas. C'est… Comment dire… Une
expérience intéressante qui devrait t'apporter beaucoup pour la pratique de ton
métier.
- Et cette
expérience n'aurait pas intéressé les autres ?
- Pas de
la même façon, la Belette, pas de la même façon…"
Elle se
tait. Une moue dubitative met en valeur ses lèvres pulpeuses. Je me dis, comme
ça, qu'elle est vraiment jolie, cette petite, et j'ai un peu honte de moi. Je
ne suis pas très sympa avec elle, sur ce coup-là, il faut bien le reconnaître.
Je profite sans vergogne de son innocence et de son charme dans le but avoué de
me faire mousser auprès du patron… C'est pas bien. Mais ça risque d'être drôle.
Parce que ce qu'elle ignore, la Belette, c'est que nous avons rendez-vous au
labo de la police avec deux obsédés sexuels ! Et leur mère…
Avez-vous
lu Don Quichotte ? Non ? Mais… Vous en connaissez quand même les personnages,
au moins de réputation ? Ça vous donne une idée assez juste du trio qui nous
attend dans les labos de cette vénérable institution. La Belette sur les
talons, en mode "j'obéis sans rien dire, on verra par la suite", je
descends directement au premier sous-sol, première porte à droite, antre
méphitique où sévissent les jumeaux Lékenietsky. Boris et Sacha Lékenietsky
possèdent différentes caractéristiques, dont la moindre n'est pas d'être
hétérozygotes. Et plus hétérozygotes que ça, tu meurs ! Boris, c'est Don
Quichotte ! Malgré son mètre quatre-vingt quinze au garrot, il doit peser
tout juste soixante kilos blouse comprise. Il juche sur un tarin en bec de
toucan des lunettes épaisses comme des culs de bouteilles soufflées à la bouche.
On lui donnerait dans les soixante ans. Il en aurait trente cinq. Il vote à
droite et n'en fait pas mystère. L'autre, Sacha, qui soutient les partis de
gauche, c'est Sancho Pança. Un Sancho Chauve, chafouin, mais aussi chaud, le
frangin ! Car il a le sang chaud, Sacha le gaucho, le Sancho Pança du labo !
Malgré son mètre cinquante-cinq, son quintal de saindoux, sa calvitie précoce,
son léger strabisme, sa bosse et son pied bot, il aime les jolies femmes,
Sacha. Et comme il est très entreprenant, et que la fortune familiale lui donne
un charme supplémentaire, il est souvent bien entouré, la nuit, et se donne
sans compter, à plusieurs femmes, et avec des accessoires… Sous les yeux de son
frère qui filme les ébats, planqué dans le placard spécialement aménagé d'une
des chambres de leur petit château. Un beau couple de pervers, ces deux-là !
S'ils n'étaient pas si utiles, et n'avaient pas en réserve quelques cassettes
mettant en scène certaines dames très comme il faut… Ils relèveraient sans
doute de la brigade mondaine.
Et vous
vous demandez pourquoi j'ai amené ma petite Belette dans ce piège… C'est que,
hiérarchiquement placée au dessus des frangins, il y a Rossinante ! La vieille
haridelle blanchie sous le harnois ! La carne suprême qui mit au monde les jumeaux
Frankenstein, et qui, depuis, forte de sa place de cadre supérieur hors
catégorie acquise de haute lutte sous les bureaux des ministères, veille dessus
jours et nuits, afin de protéger ses chérubins de tous les malfaisants qui
rodent, comme par exemple les vieux capitaines de police matois qui essaient de
court-circuiter, au besoin par la menace, les canaux administratifs de
traitement et de distribution des dossiers d'expertise. J'ai donc prévu de
jeter la donzelle en pâture aux jumeaux pendant que j'irai distraire la jument.
Je fais entièrement confiance à la Belette pour comprendre très vite le mode
d'emploi des deux pervers, et leur soutirer les renseignements dont nous avons
besoin. Avant de pousser la porte, je préfère quand même la préparer un peu :
"-
Écoute-moi, jeune Padawanne. Connais-tu "Fort Boyard" ?
-
L'émission, ou le monument ?
-
L'émission.
- Ben,
ouais, pourquoi ?
- Imagine
que tu es candidate à ce jeu. Derrière cette porte t'attends une épreuve. Tu
dois utiliser tous les moyens en ta possession pour ramener la clé, sans te
laisser enfermer…
- Euh… Ça
va mon capitaine ?
- Très
bien, la Belette. Je vais très bien. N'oublie pas ce que je t'ai dit. Tu ne
peux compter que sur toi-même. sois prête, et…
- Et c'est
quoi, au juste, la "clé" que je dois ramener ?
-Tout ce
qui concerne cette affaire et que nous avons besoin de connaître sans attendre
que le rapport d'expertise ait dépoussiéré l'ensemble des bureaux de la chaîne
administrative.
- Et vous
ne m'accompagnez pas ?
- Je
couvre tes arrières ! Va maintenant !"
J'ouvre la
porte et la pousse à l'intérieur. Puis je me dépêche de prendre l'escalier pour
gagner le saint des saints, où je sais que m'attend Rossinante.
Je ne me
suis pas trompé. Quand j'entre dans son bureau, la vieille bique est debout
devant un mur d'écrans cathodiques sur lesquels elle a pu suivre notre arrivée.
Sans que j'ai besoin de prononcer un mot, elle me fait signe de m'assoir sur un
fauteuil à roulettes, et de la rejoindre. Ce que je. Et elle attaque, bille en
tête :
-" Ça
fait un moment que vous n'êtes pas entré dans ce bureau sans frapper, Sénéchal
!"
Entre vos
émois et moi, j'avais oublié l'effet que sa vieille voix fripée peut avoir sur
les nerfs des gens ordinaires. À l'entendre, j'ai les poils qui se dressent sur
les bras. On jurerait une craie qui crisse sur un tableau neuf. Pire que Fifi,
ce qui n'est pas peu dire ! Je me reprends :
-
"C'est que mon précédent patron respectait le système, ma chère, et
n'exigeait que rarement que nous bousculions la rigueur administrative pour
tenter de chanter plus vite que la musique…
- Toujours
poète, à ce que j'entends !"
Je précise, pour ceux de mes lecteurs qui ne
la connaissent pas, c'est-à-dire… ben tous ! Que dans la bouche de Rossinante,
"poète" est une grossièreté qui qualifie une personne pour laquelle
la beauté aurait un sens ! Quelle vilenie… Je poursuis :
- Mon
nouveau chef est moins respectueux de l'ordre établi, hélas, ce qui explique
notre présence ici.
- Qui est
cette pouffiasse ?
- C'est ma
championne. On l'appelle la Belette, et je mets dix sacs sur sa tête. Elle va
saigner vos gorets comme des lapins !
- Pfffft !
Quelle vanité ! Cette gamine à peine pubère, contre mes deux pitbulls. Vous
avez de la chance que je ne joue jamais d'argent, Sénéchal. Sur ce coup là, je
vous aurais plumé…
- Pas
d'argent. d'accord. Le contenu d'un dossier, alors…
- La chose
serait envisageable, si vous aviez quelque chose à proposer, de votre côté… Je
crains hélas que vous n'ayez rien qui m'intéresse, mon pauvre vieux !
- Si vos
garçons ont le dessus, je leur laisse Isabelle quarante-huit heures !
- Elle
s'appelle Isabelle… De deux choses l'une. Ou bien vous êtes stupide, ou vous la
détestez !
- Non, je
l'aime bien. Quarante huit heures, sans dépôt de plainte, promis !
- Vous
êtes fou, mais… Je suis assez tentée. D'accord, je joue. Si elle l'emporte,
vous aurez vos papiers."
Elle va
chercher un clone de mon fauteuil à roulettes dans un coin du vaste bureau, et
vient s'asseoir à mes côtés. Puis, d'un doigt sur sa télécommande, elle monte
le son de l'écran principal. La partie peut commencer.
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