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mardi 11 février 2014

La suite ! La suite ! La suite... Voilà voilà

Nous avons indéniablement douze meurtres. Pas de décès accidentel ou de suicide dans la liste, c'est clair. Toutes les victimes sont des femmes, elles ont sévèrement morflé et ce sont tous des crimes sexuels qui ont eu lieu sans témoin. Si l'on cherche les points communs, ben… Ça s'arrête là. Les endroits sont différents : un appartement, deux maisons particulières, un squat dans un immeuble abandonné, un hangar à foin sur une pâture en bordure de zone urbanisée, un parcours de santé dans un petit bois, une usine, une cabine d'essayage dans un grand magasin, un cinéma, les toilettes d'une aire de repos, une caravane stationnée dans un camping à l'année, et un parking souterrain. Les heures des meurtres sont tout aussi disparates, et se répartissent au petit bonheur sur la journée. Les modes opératoires sont également différents, tout comme les armes utilisées : couteau, rasoir, perceuse, cordes, rats, insectes, serpents, feu, eau… Les dates paraissent, elles aussi, distribuées au hasard, que ce soit dans la semaine, le mois, ou la phase lunaire. Quant aux victimes, on a de tout. Âge mini dix-sept ans, âge maxi soixante-deux. La plus petite mesurait un mètre cinquante et un, la plus grande un mètre quatre vingt-deux. La plus légère pesait trente huit kilos, et la plus lourde quatre-vingt-sept. Nous avons six indo-européennes, une blond platine, une blonde, une blond vénitien, une rousse, une châtain et une brune. Deux blacks, l'une coiffée afro, l'autre nattée en multicolore. Une asiatique aux cheveux très longs, une femme d'origine indienne, une autre d'origine marocaine, et une iranienne. Vous parlez d'un matériel ! Pas l'ombre d'une suite logique là-dedans.

Ce n'est pas que j'aie une grande expérience en matière de tueurs en série. En vingt-huit balais de poule (à ne pas confondre avec des balais de chiottes, même si le métier nous conduit souvent à remuer la merde), j'en ai combattu… zéro. Et oui, que voulez-vous, le tueur en série n'est pas vraiment une spécialité française. On a du en chopper une demi-douzaine, tout au plus, ces dix dernières années. Si vous comptez qu'on est quand même près de cent cinquante mille poulets en France, sans compter la volaille à képi, qui compte cent mille têtes elle aussi (mais pas automatiquement cent mille cerveaux…), vous imaginez bien que les flics qui ont une expérience des tueurs en série, chez nous, y en a pas lourd lourd. Malgré tout, j'ai quand même quelques notions dans le domaine. Je sais, par exemple, que ces tordus ont une routine, à laquelle ils ne dérogent jamais, ce qui finit en général par leur jouer un mauvais tour et permet à la police de leur tendre un piège. Ils flashent sur un type de victime précis, utilisent un mode opératoire unique, dans des environnements identiques. On ne trouve rien de tout cela dans le cas présent. À mon avis, Fifi se met le doigt dans l'œil suffisamment profond pour pouvoir se gratter l'occiput en contournant l'encéphale. J'ai siroté mon petit noir en retournant tous ces éléments dans ma tête, mais rien à faire. Il n'en sort aucun schéma cohérent. Tant pis, je ne peux pas dire que j'en sois peiné le moins du monde. Après tout, ce n'est pas mon idée.

Je prépare un somptueux plateau de petit déjeuner à partager à deux, et me glisse dans la piaule comme un voleur, juste avant que le réveil ne sonne. Maud se réveille amoureuse et détendue. La journée commence bien. J'aime ça. Je sais que la suite sera plus difficile, et que je paierai tout à l'heure ma nuit blanche, mais pour l'instant, je m'en fiche. Assis par terre, à côté de ma princesse, je tricote la félicité au présent : une bouchée, un baiser, une gorgée, un baiser, une bouchée…

C'est dans la voiture que le doute revient me chatouiller la matière grise. Nous sommes quand même face à douze meurtres sadiques à caractère sexuel en l'espace de sept mois. S'il ne s'agit pas d'un tueur en série, et que ces crimes sont indépendants les uns des autres, ça veut dire que le nombre de fêlés en France est en train de progresser à une vitesse tégévesque, pour le moins. Et là, tout à coup, alors que je suis seul dans ma bagnole, coincé dans les embouteillages du petit matin, je suis pris d'une violente envie qu'il ait raison, le Kiki de mes fouilles, et qu'on ait affaire à un seul et unique tordu, même si ça paraît peu probable. Ou alors, à un petit nombre d'assassins, chacun ayant plusieurs victimes à son actif. Ce serait quand même un peu moins terrifiant que l'idée que le meurtre sadique est devenu une maladie contagieuse et l'étripage de concitoyennes une activité à la mode de Caen. Tiens, et pourquoi pas un réseau de pervers, en relation par Internet. Je ne l'aime toujours pas, mon Big Bross, mais, à cet instant précis, je souhaite sincèrement qu'il nous sorte une corrélation de son informatique de pointe, et qu'on puisse serrer le ou les coupables rapidement. Du coup, les embouteillages me crispent aujourd'hui, alors que j'aime d'ordinaire à y flemmasser en bénissant la boite auto que j'avais réussi à négocier avec le Vieux, juste avant son départ. Je sors le schtroumpf musicien de la boite à gants, le colle sur le toit de la Peugeot, et je pimponte jusqu'à la préfecture de police.

À peine garé, je fonce dans le bureau du patron, sans même passer par la machine à café dire bonjour aux lieutenants. Je suis certain qu'il a déjà extrait tout ce qu'il était possible des fichiers que nous lui avons transmis au cours de nos pérégrinations. Je l'imagine en train de tracer des diagrammes bizarres sur un paper-board, en attendant de nous réunir pour un briefing de déclaration de guerre aux pervers de tous poils. La paroi vitrée qui sépare son burlingue du couloir me le révèle assis à sa place, les coudes sur le plan de travail, le menton dans une main, et le masque des mauvais jours collé sur la figure. Le repli stratégique m'est hélas interdit : il m'a vu. Je frappe – entrez – j'entre. D'un geste de la tête, il m'invite à poser mon quintal sur un siège visiteur, ce que je. De près, je me rends compte que je me suis planté sur ma première impression. Va peut-être falloir que j'aille me faire ophtalmiser, un ce ces jours. J'étais déjà casse-couilles, voilà que je deviens presbyte. Il n'est pas en colère, le Fifi, mais complètement désabusé.

-" Vous avez fait du bon travail avec votre petite équipe, Sénéchal. Douze dossiers sur douze, bravo ! Et complets en plus. Je ne pensais pas que vous en obtiendriez plus de huit. Et ce bon travail me permet de démontrer avec brio que vous aviez raison. Il n'y a pas plus de tueur en série là-dedans que d'intelligence dans une promotion de l'ENA. J'ai pourtant tout croisé, dans tous les sens, et je suis absolument certain de la pertinence de mon programme.
- Ah…
- Dubitatif sur mes compétences ou mes capacités Sénéchal ?
- Sur vos capacités, certainement pas, monsieur. En revanche, je me faisais la réflexion, ce matin, que mon expérience en matière de tueurs en série est complètement inexistante, et j'ai pourtant vingt-huit ans de criminelle dans les bretelles. Je me demandais si vous-même…
- Je vous confirme que je n'ai aucune pratique de la chose, si c'est le sens de votre question. En revanche, je possède l'intégralité des connaissances disponibles sur le sujet, qui, je l'avoue, me passionne. J'ai tout lu sur cette question, notamment les auteurs américains, et tous les documents disponibles via Interpol, et j'ai tout décortiqué avec méthode, pendant des nuits entières, afin de concevoir le programme dans lequel j'ai entré les données que vous m'avez fournies. Sur le plan théorique au moins je suis donc ce que l'on fait de mieux, en matière d'expert en ce domaine. Et je vous confirme que le résultat de tout ce travail indique sans contestation que je me suis planté, et que nous n'avons pas affaire à un tueur en série !"

Je m'interdis de répondre trop vite, histoire de laisser à l'ange le temps de se dégourdir un peu les ailes. Vous avouerez quand même qu'il se la pête un max, le Fifi, et pourtant, je suis persuadé qu'il a raison quand il prétend tout connaître du sujet. Je suis sûr qu'il a effectivement passé des nuits à étudier le truc au lieu de s'occuper de madame, ce tordu. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot. Pas question d'abandonner sans me rendre. Dès que l'ange de service est parti voir ailleurs si un silence valable se présentait, je contre-attaque :
-" Il y a quand même quelques points de concordance entre tous ces meurtres, non ?
- Oui, c'est vrai, Sénéchal. Six, pour être précis."
Je compte sur mes doigts.
-" Ah. J'en étais à cinq.
- Allez-y, je vous écoute.
- Et bien, ce sont des meurtres, et non des suicides ou des accidents, ils sont prémédités puisque préparés, les victimes sont des femmes, elles ont subi des actes de torture, et chaque crime avait un caractère sexuel affirmé. Ça fait cinq.
- Et tous les faits ont eu lieu à moins de cinq kilomètres d'une agglomération de plus de cent mille habitants. Ça fait six !
- Un point pour vous.
- Je vous en prie, ça n'a rien d'un jeu. D'autant que se sont mes critères de sélection.
- Vos critères…

- De sélection, oui. Que croyez-vous donc ? Qu'il n'y a, à ce jour, que douze décès suspects non résolus en France ? Si c'est le cas, vous êtes bien naïf, mon pauvre ami. J'ai évidemment fait une première sélection à partie de ces six critères, mais reconnaissez que devant l'interminable liste des éléments disparates, ces six points là ne sont que roupie de sansonnet. Tout le reste est différent, jusqu'aux analyses toxicologiques. Certaines victimes ont été droguées, d'autres pas, mais pour celles qui l'ont été, le produit était chaque fois différent. De plus, dans huit cas sur douze, ou neuf sur treize, si nous y ajoutons le nôtre, le tueur a laissé soit des empreintes digitales, soit du matériel génétique, et tous ces éléments sont également discordants. Avouez que ça fait beaucoup. Non Sénéchal, c'est vous qui aviez raison. Tant pis."

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