La suite ! La suite ! La suite... Voilà voilà
Nous avons indéniablement douze meurtres. Pas de décès
accidentel ou de suicide dans la liste, c'est clair. Toutes les victimes sont
des femmes, elles ont sévèrement morflé et ce sont tous des crimes sexuels qui
ont eu lieu sans témoin. Si l'on cherche les points communs, ben… Ça s'arrête là. Les endroits sont
différents : un appartement, deux maisons particulières, un squat dans un
immeuble abandonné, un hangar à foin sur une pâture en bordure de zone
urbanisée, un parcours de santé dans un petit bois, une usine, une cabine
d'essayage dans un grand magasin, un cinéma, les toilettes d'une aire de repos,
une caravane stationnée dans un camping à l'année, et un parking souterrain.
Les heures des meurtres sont tout aussi disparates, et se répartissent au petit
bonheur sur la journée. Les modes opératoires sont également différents, tout
comme les armes utilisées : couteau, rasoir, perceuse, cordes, rats, insectes,
serpents, feu, eau… Les dates paraissent, elles aussi, distribuées au hasard,
que ce soit dans la semaine, le mois, ou la phase lunaire. Quant aux victimes,
on a de tout. Âge mini dix-sept ans, âge maxi soixante-deux. La plus petite
mesurait un mètre cinquante et un, la plus grande un mètre quatre vingt-deux.
La plus légère pesait trente huit kilos, et la plus lourde quatre-vingt-sept.
Nous avons six indo-européennes, une blond platine, une blonde, une blond
vénitien, une rousse, une châtain et une brune. Deux blacks, l'une coiffée
afro, l'autre nattée en multicolore. Une asiatique aux cheveux très longs, une
femme d'origine indienne, une autre d'origine marocaine, et une iranienne. Vous
parlez d'un matériel ! Pas l'ombre d'une suite logique là-dedans.
Ce n'est pas que j'aie une grande expérience en matière de
tueurs en série. En vingt-huit balais de poule (à ne pas confondre avec des
balais de chiottes, même si le métier nous conduit souvent à remuer la merde),
j'en ai combattu… zéro. Et oui, que voulez-vous, le tueur en série n'est pas
vraiment une spécialité française. On a du en chopper une demi-douzaine, tout
au plus, ces dix dernières années. Si vous comptez qu'on est quand même près de
cent cinquante mille poulets en France, sans compter la volaille à képi, qui
compte cent mille têtes elle aussi (mais pas automatiquement cent mille
cerveaux…), vous imaginez bien que les flics qui ont une expérience des tueurs
en série, chez nous, y en a pas lourd lourd. Malgré tout, j'ai quand même
quelques notions dans le domaine. Je sais, par exemple, que ces tordus ont une
routine, à laquelle ils ne dérogent jamais, ce qui finit en général par leur
jouer un mauvais tour et permet à la police de leur tendre un piège. Ils
flashent sur un type de victime précis, utilisent un mode opératoire unique,
dans des environnements identiques. On ne trouve rien de tout cela dans le cas
présent. À mon avis, Fifi
se met le doigt dans l'œil suffisamment profond pour pouvoir se gratter
l'occiput en contournant l'encéphale. J'ai siroté mon petit noir en retournant
tous ces éléments dans ma tête, mais rien à faire. Il n'en sort aucun schéma
cohérent. Tant pis, je ne peux pas dire que j'en sois peiné le moins du monde.
Après tout, ce n'est pas mon idée.
Je prépare un somptueux plateau de petit déjeuner à partager
à deux, et me glisse dans la piaule comme un voleur, juste avant que le réveil
ne sonne. Maud se réveille amoureuse et détendue. La journée commence bien.
J'aime ça. Je sais que la suite sera plus difficile, et que je paierai tout à
l'heure ma nuit blanche, mais pour l'instant, je m'en fiche. Assis par terre, à
côté de ma princesse, je tricote la félicité au présent : une bouchée, un
baiser, une gorgée, un baiser, une bouchée…
C'est dans la voiture que le doute revient me chatouiller la
matière grise. Nous sommes quand même face à douze meurtres sadiques à
caractère sexuel en l'espace de sept mois. S'il ne s'agit pas d'un tueur en
série, et que ces crimes sont indépendants les uns des autres, ça veut dire que
le nombre de fêlés en France est en train de progresser à une vitesse
tégévesque, pour le moins. Et là, tout à coup, alors que je suis seul dans ma
bagnole, coincé dans les embouteillages du petit matin, je suis pris d'une
violente envie qu'il ait raison, le Kiki de mes fouilles, et qu'on ait affaire
à un seul et unique tordu, même si ça paraît peu probable. Ou alors, à un petit
nombre d'assassins, chacun ayant plusieurs victimes à son actif. Ce serait
quand même un peu moins terrifiant que l'idée que le meurtre sadique est devenu
une maladie contagieuse et l'étripage de concitoyennes une activité à la mode
de Caen. Tiens, et pourquoi pas un réseau de pervers, en relation par Internet.
Je ne l'aime toujours pas, mon Big Bross, mais, à cet instant précis, je
souhaite sincèrement qu'il nous sorte une corrélation de son informatique de
pointe, et qu'on puisse serrer le ou les coupables rapidement. Du coup, les
embouteillages me crispent aujourd'hui, alors que j'aime d'ordinaire à y
flemmasser en bénissant la boite auto que j'avais réussi à négocier avec le
Vieux, juste avant son départ. Je sors le schtroumpf musicien de la boite à
gants, le colle sur le toit de la Peugeot, et je pimponte jusqu'à la préfecture
de police.
À peine garé, je fonce dans le bureau du patron, sans
même passer par la machine à café dire bonjour aux lieutenants. Je suis certain
qu'il a déjà extrait tout ce qu'il était possible des fichiers que nous lui
avons transmis au cours de nos pérégrinations. Je l'imagine en train de tracer
des diagrammes bizarres sur un paper-board, en attendant de nous réunir pour un
briefing de déclaration de guerre aux pervers de tous poils. La paroi vitrée
qui sépare son burlingue du couloir me le révèle assis à sa place, les coudes
sur le plan de travail, le menton dans une main, et le masque des mauvais jours
collé sur la figure. Le repli stratégique m'est hélas interdit : il m'a vu. Je
frappe – entrez – j'entre. D'un geste de la tête, il m'invite à poser mon
quintal sur un siège visiteur, ce que je. De près, je me rends compte que je me
suis planté sur ma première impression. Va peut-être falloir que j'aille me
faire ophtalmiser, un ce ces jours. J'étais déjà casse-couilles, voilà que je
deviens presbyte. Il n'est pas en colère, le Fifi, mais complètement désabusé.
-" Vous avez fait du bon travail avec votre petite
équipe, Sénéchal. Douze dossiers sur douze, bravo ! Et complets en plus. Je ne
pensais pas que vous en obtiendriez plus de huit. Et ce bon travail me permet
de démontrer avec brio que vous aviez raison. Il n'y a pas plus de tueur en
série là-dedans que d'intelligence dans une promotion de l'ENA. J'ai pourtant
tout croisé, dans tous les sens, et je suis absolument certain de la pertinence
de mon programme.
- Ah…
- Dubitatif sur mes compétences ou mes capacités Sénéchal ?
- Sur vos capacités, certainement pas, monsieur. En revanche,
je me faisais la réflexion, ce matin, que mon expérience en matière de tueurs
en série est complètement inexistante, et j'ai pourtant vingt-huit ans de
criminelle dans les bretelles. Je me demandais si vous-même…
- Je vous confirme que je n'ai aucune pratique de la chose,
si c'est le sens de votre question. En revanche, je possède l'intégralité des
connaissances disponibles sur le sujet, qui, je l'avoue, me passionne. J'ai
tout lu sur cette question, notamment les auteurs américains, et tous les
documents disponibles via Interpol, et j'ai tout décortiqué avec méthode,
pendant des nuits entières, afin de concevoir le programme dans lequel j'ai
entré les données que vous m'avez fournies. Sur le plan théorique au moins je
suis donc ce que l'on fait de mieux, en matière d'expert en ce domaine. Et je
vous confirme que le résultat de tout ce travail indique sans contestation que
je me suis planté, et que nous n'avons pas affaire à un tueur en série !"
Je m'interdis de répondre trop vite, histoire de laisser à
l'ange le temps de se dégourdir un peu les ailes. Vous avouerez quand même
qu'il se la pête un max, le Fifi, et pourtant, je suis persuadé qu'il a raison
quand il prétend tout connaître du sujet. Je suis sûr qu'il a effectivement
passé des nuits à étudier le truc au lieu de s'occuper de madame, ce tordu.
Mais je n'ai pas dit mon dernier mot. Pas question d'abandonner sans me rendre.
Dès que l'ange de service est parti voir ailleurs si un silence valable se
présentait, je contre-attaque :
-" Il y a quand même quelques points de concordance
entre tous ces meurtres, non ?
- Oui, c'est vrai, Sénéchal. Six, pour être précis."
Je compte sur mes doigts.
-" Ah. J'en étais à cinq.
- Allez-y, je vous écoute.
- Et bien, ce sont des meurtres, et non des suicides ou des
accidents, ils sont prémédités puisque préparés, les victimes sont des femmes,
elles ont subi des actes de torture, et chaque crime avait un caractère sexuel
affirmé. Ça fait cinq.
- Et tous les faits ont eu lieu à moins de cinq kilomètres
d'une agglomération de plus de cent mille habitants. Ça fait six !
- Un point pour vous.
- Je vous en prie, ça n'a rien d'un jeu. D'autant que se sont
mes critères de sélection.
- Vos critères…
- De sélection, oui. Que croyez-vous donc ? Qu'il n'y a, à ce
jour, que douze décès suspects non résolus en France ? Si c'est le cas, vous
êtes bien naïf, mon pauvre ami. J'ai évidemment fait une première sélection à
partie de ces six critères, mais reconnaissez que devant l'interminable liste
des éléments disparates, ces six points là ne sont que roupie de sansonnet.
Tout le reste est différent, jusqu'aux analyses toxicologiques. Certaines victimes
ont été droguées, d'autres pas, mais pour celles qui l'ont été, le produit
était chaque fois différent. De plus, dans huit cas sur douze, ou neuf sur
treize, si nous y ajoutons le nôtre, le tueur a laissé soit des empreintes
digitales, soit du matériel génétique, et tous ces éléments sont également
discordants. Avouez que ça fait beaucoup. Non Sénéchal, c'est vous qui aviez
raison. Tant pis."
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire