Je ne vous
raconte pas l'accueil que nous a réservé mon pote Jipé hier soir. N'insistez
pas, ça vous déprimerait, vu que vous n'aurez jamais le même ! Tout ce que
je peux vous dire, c'est que Maud a apprécié au-delà de mes espérances. Du
coup, nous avons trainé dans les toiles jusqu'à ce qu'il soit temps de se
préparer pour la tortore de midi. Là, je vous raconte, quand même. Après
différents amuse-gueules (je sais que le terme n'est plus à la mode, mais je
l'aime bien, et c'est mon bouquin), en matière de hors d'œuvre, le chef nous
avait confectionné une terrine de moules aux algues. Évidemment, dit comme ça,
ça fait plus altermondialiste que gastronomique. Mais ça vaut plus que la peine
de goûter, promis. En entrée chaude, un foie gras de canard poêlé en crumble de
pommes caramélisées au vieux marc, et en plat de résistance, une grisette de
porc fermier aux girolles. Vous ne connaissez pas la grisette ! Bon, notez.
Pour faire une bonne grisette, il vous faut avant tout une rouelle de porc de
first quality. Pas du cochon à la hollandaise, élevé sur claie et passé à la
javel tous les jours ! Non, un vrai porc de ferme, bien gras, bien dégueulasse,
qui vit dehors, se roule dans la fange, et mange toutes les épluchures. Parce
que c'est ça qui lui donne son goût inimitable. Vous dégraissez la rouelle et
la détaillez en gros morceaux vaguement cubiques, que vous mettez à froid dans
une grande gamelle avec deux échalotes du Léon, un gros oignon de Roscoff
planté de deux clous de girofle ramenés à Lorient par la Compagnie des Indes,
deux carottes de Tréflez, et quelques branches d'estragon d'où vous voulez, on
s'en fout. Vous couvrez d'eau froide et faites cuire à frémissement pendant
deux bonnes heures, puis vous réservez la viande. Ensuite, vous faites revenir
vos girolles dans une quantité suffisante de beurre salé, jusqu'à évaporation
de l'eau des champipis. Vous épongez le beurre restant (c'est pour ça qu'il en
faut une quantité suffisante au départ) avec une cuillerée à soupe de farine de
Sarrazin, que vous montez en roux blond avec le jus de cuisson du porc (non, il
ne fallait pas le jeter ! Une recette, ça se lit une première fois en entier,
avant de commencer !), jusqu'à la consistance d'une crème onctueuse. Vous
replacez la viande dans la sauce ainsi obtenue, et juste avant de servir, vous
versez dans ce mélange vingt centilitres de crème fraiche mélangés à deux
jaunes d'œuf crus. Vous accompagnez la viande avec un riz blanc que vous
dressez dans de grandes assiettes creuses. D'accord, ce n'est pas
diététiquement correct comme mélange. D'accord, ce n'est pas non plus conforme
à la présentation chichiteuse de la cuisine gastronomique moderne. D'accord.
Mais c'est bon, mais bon… J'attaque justement ma deuxième assiette quand le
fils de Jipé, gamin de huit ans fort dégourdi, mais qui a oublié de se moucher
ce matin, vient me prévenir en reniflant que mon téléphone portable carillonne
dans la charrette, où j'ai pris grand soin de l'oublier hier soir. Je réponds
au gosse qu'il est super sympa, mais que s'il s'occupait de son derche plutôt
que de mon biniou, ça me ferait des vacances, vu que j'attends de nouvelles de
personne puisque, Maud mise à part, je suis seul au monde, et que si c'est mon
boss, il est prié de respecter le repos du véquande. Le gamin ne se démonte pas
pour si peu, attend la fin de ma réponse très poliment, ce qui laisse le temps
à une limace verdâtre d'un bon centimètre de venir lui renifler la lèvre
supérieure, la récupère d'un vigoureux reniflement que les zincs pétrolophiles
de Giscard auraient appréciés en connaisseurs, et me rétorque que lui n'en a
strictement rien à faire, mais que comme le téléphone en question sonne sans
quasiment discontinuer depuis neuf heures ce matin, y'a des clients qui
renaudent. Je lui réponds que petit con pourquoi tu l'as pas dit plus tôt et je
me trisse vers ma bagnole, hésitant entre la colère et l'inquiétude. Si c'est
Fifi, je l'envoie paître. Si c'est pas lui, ben… Qui ça peut être ?
-" Ah
patron ! Enfin !
-"Nigaud
! Tu parles d'une heure pour venir f…
- Isabelle
a disparu !
- Qui ?
- Isabelle
Le Fur !
-
Qu'est-ce que tu veux dire, par elle a disparu ?
- Ben,
qu'elle est pas là.
- Mais là,
où ? Sois un peu précis, bordel !
- Elle
n'est pas rentrée à l'appartement cette nuit.
- Dis moi,
Nigaud, juste comme ça, en passant, vous êtes mariés ?
- …
-
Concubins ? Pacsés ? Amants ? Ensembles d'une quelconque manière ?
- Euh…
- Non,
n'est-ce pas, vous êtes bêtement colocataires, si je ne m'abuse. Je te signale
que cette demoiselle, fort appétissante et pleine de tempérament, est majeure,
vaccinée, et qu'à cette heure-ci, elle doit être, comme moi, en train de se
taper la cloche avec son coup de cette nuit. Faut te faire un dessin ?
- Déconnez
pas capitaine. Vous la connaissez pas comme moi. Elle n'aurait jamais dé…
- Attends
grand. Tu ne serais pas en train d'essayer de me dire que la Belette n'a pas de
vie sexuelle, qu'elle est pure et…
- Mais
arrêtez de dire n'importe quoi, merde, je suis sérieux. On a un code entre
nous, pour ça. Elle ne serait jamais sortie sans me prévenir, soit par sms,
soit par téléphone, et je fais pareil de mon côté.
- Tu fais
pareil ?
- Ouais,
enfin, je ferais pareil si y avait matière, quoi. Là, rien, et quand j'appelle
son mobile, je tombe directement sur boite vocale. Elle le coupe jamais, son
téléphone, et trimballe toujours deux chargeurs avec elle de peur de manquer un
appel important."
Je sens le
grand au bord de la panique. Vous me direz, je suis pas son père, et je
pourrais l'envoyer gentiment tester à son tour la qualité de l'accueil chez les
hellènes mâles, mais je sens comme un début de très sale pressentiment. Je n'ai
jamais connu Nigaud dans cet état. Il manque d'assurance, c'est certain, mais
il le vit de façon naïve, avec une placidité étonnante. Ce coup de stress
mérite sans doute d'être pris au sérieux. Après tout, la gamine a été mise très
en avant, dans notre opération de com. L'atteindre, elle, c'est nous atteindre
tous, de manière éclatante. Et attaquer pendant le week-end, alors que les
gardes sont baissées, c'est bien un truc de tordu redoutablement intelligent
comme dirait Fifi. Je sens que la paix de mon ménage va connaître un nouveau
coup de mou, mais ma décision est prise : on rentre fissa. En retournant vers
la salle à manger, je donne mes ordres au grand :
- "
Bon écoute, je saute dans ma bagnole le temps de replier les gaules. Avec le
gyro, j'en ai pour une grosse heure. Tu bats le rappel de l'équipe, et on se
retrouve au bureau. Je sais pas ce qu'on va y faire, mais si vraiment elle a
disparu, je te promets qu'on la retrouvera. En revanche, Nigaud, si elle se
pointe la bouche en cœur de retour d'un rencart, tu peux dire adieu à ton
compte d'épargne logement, parce que tu seras à l'amende d'un diner de gala
pour toute l'équipe !
- Dépêchez-vous,
patron."
Il a, pour
me dire ça, la toute petite voix d'un gamin terrorisé, et je regrette aussitôt
ma vanne, d'autant que ma promesse est, elle aussi, des plus stupides. Bien sûr
qu'on va la retrouver, la Belette, mais dans quel état ?
Dès que
j'entre dans la salle à manger, Maud comprend que la situation est sérieuse.
Elle se lève en me disant simplement :
-"
J'en ai pour cinq minutes à boucler la valise."
Je mets ce
temps à profit pour prendre congé de l'ami Jipé en votant mes félicitations au
chef. Mais déjà, Maud est de retour. Nous grimpons dans la caisse, et, le
gyrophare collé sur le toit, je fais donner les injecteurs. Pendant le trajet,
je déroge à la règle que je me suis imposée jusque là de ne jamais lui parler
de mon boulot, et je lui résume succinctement l'affaire. Elle ne dit rien. Pose
juste la main sur mon épaule quand j'évoque le sort possible de la môme Le Fur.
Nous sommes à Paname en moins d'une heure et quart. Je la drope près d'une
bouche de métro au passage, et file aussitôt au 36.
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