Chapitre 3, partie 2...
Une demi-heure plus tard, j'arrive
au Frigo, place Mazas, dans le XIIème. Allez, à vous je peux le dire, je suis
dans mes petits souliers. Mais non, je n'ai pas peur de la mort, qu'est-ce que
vous allez penser là. Les macchabés ne m'émeuvent pas. Non. Le problème, c'est
que je n'ai pas les fesses propres. Entrons, je vais vous expliquer.
Je suis reconnu à l'accueil comme
quelqu'un de la grande maison. On me laisse pénétrer sans rien me demander.
Comme je connais bien les lieux, je descends directement dans la salle
d'autopsie où je suis à peu près sûr de tomber sur la légiste en train de
terminer son petit dèj. J'entre sans frapper, et, effectivement, elle est là,
assise sur un tabouret, accoudée à la table d'autopsie, en train d'essuyer le
jaune cru de ses six œufs au bacon avec une demie baguette. Je vous présente le
docteur Marie-Caroline du Comble de Paradosque, à mon avis le meilleur légiste
de ce côté-ci de l'Atlantique, et une vieille copine par-dessus le marché.
J'ai
juste le temps de me baisser pour éviter de prendre dans la gueule l'assiette
proprement essuyée et envoyée comme un frisbee par sa main vigoureuse. Je vous
avais bien dit que je n'avais pas les fesses propres. En guise de drapeau
blanc, je sors le gros bouquet de fleurs, acheté cinq minutes auparavant au
fleuriste du coin, de derrière mon dos. C'est ça qui est chouette, quand on
écrit un roman. T'as besoin d'un fleuriste ? Tu l'inventes. Cool, non ?
J'ai évidemment choisi des chrysanthèmes, ce sont ses fleurs préférées. Et je
vous explique.
Chez
Marie-Ca, le problème, c'est pas la partie tête, c'est la partie cul, si vous
voyez ce que je veux dire. Le plus difficile, pour tenter de la décrire, c'est
de rester objectif. C'est quand même une amie, je ne peux pas être trop dur.
D'un autre côté, je suis tenu à une forme de fiabilité vis-a-vis de mes
lecteurs. Je ne peux donc être trop coulant. En résumé, elle est laide. Mais
ça, ce n'est que l'introduction. Tenez, une rapide anecdote pour vous permettre
de toucher du doigt l'étendue du problème. Quand elle a passé le concours de
l'Internat de la fac de médecine de Paris, le plus dur de France, soit dit entre
nous et la voisine du troisième, elle en est sortie première, sans forcer, et
largement devant le deuxième. Elle pouvait donc choisir son affectation avant
tout le monde. Elle voulait faire de la pédiatrie, en premier choix, de la
gynécologie en deuxième choix, et de la chirurgie esthétique en troisième
choix. Le doyen de la fac, qui l'aimait bien, l'a convoquée dans son bureau
pour lui conseiller la médecine légale, au prétexte qu'elle ne réussirait qu'à
déclencher une épidémie de dépressions en pédiatrie, à provoquer des fausses
couches en obstétrique, et à faire fuir la clientèle en chirurgie plastique.
D'après lui, seuls les morts pourraient supporter d'avoir affaire à elle.
Marie-Ca,
physiquement, c'est un bloc, un parallélépipède rectangle d'un mètre soixante
de hauteur, sur un mètre vingt de largeur, avec une épaisseur d'un mètre.
Là-dedans, vous mettez tout ce qui constitue une femme, d'ordinaire : un cul,
une paire de nichons, mais aussi des bras, des jambes, et une tête. Et des
poils. Oui. Beaucoup. Drus. Noirs. Oh, elle a bien tenté de lutter, mais la
cause fut très vite entendue. Elle a essayé toutes les méthodes connues, mais
seul Attila aurait, peut-être, pu résoudre le problème. Elle a même tâté du
laser, mais l'opérateur a préféré se suicider en constatant le résultat d'une
heure de traitement. Ajoutez à ce portrait honnête qu'elle est issue d'un
milieu très favorisé, dans lequel on a vite trouvé qu'elle faisait tâche, et
qu'elle a donc passé son enfance planquée en pension dans une ferme du Poitou,
"pour son bien".
J'ai
fait sa connaissance un soir, en passant au Frigo pour une enquête. Je n'allais
pas bien du tout, ma femme venait de demander le divorce. Marie-Ca n'était pas
mieux que moi. Elle avait fini d'épuiser tout ce que le Grand Pourvoyeur lui
avait octroyé de patience et de capacité d'encaissement, et avait de surcroit
déclenché une intolérance au Lexomil qui avait provoqué une irruption de
boutons du plus bel effet. Elle avait fait sa médecine légale, en étant la
meilleure, naturellement, avait emporté le poste de légiste de la crim' haut la
main, mais n'en pouvait plus de supporter les quolibets de son entourage. Et
quand je dis les quolibets… C'est un euphémisme ! Si, au début, ça chuchotait
dans son dos, à cette époque là, tout le monde se foutait ouvertement de sa
gueule, sans se cacher. La totalité de la population policière de la capitale,
moi compris, je ne suis pas meilleur qu'un autre, se déplaçait de temps en
temps pour venir contempler le monstre, comme on va voir la femme tronc à la
foire.
On
a quand même commencé par parler de mon macchabé du jour, et puis, comme je
restais professionnel, triste et sérieux, que je ne la charriais pas, que je la
regardais bien en face, les yeux dans les yeux, sans me tordre comme une baleine,
elle m'a demandé si tout allait bien. J'ai répondu non, et que j'irais bien
descendre un godet quelque part. Elle a répondu qu'elle m'aurait bien
accompagné, mais qu'elle ne voulait pas m'imposer ça, et que, de toute façon,
elle avait un rendez-vous, juste ce soir là, avec une plaque d'égout, et la
Seine vue du pont de l'Alma.
-"Woaw",
j'ai dit, "vous avez aussi besoin d'en descendre quelques-uns, des verres.
Allez, vous faites pas prier, venez avec moi. C'est moi qui vous invite.
-
Pas question. Je viens, mais je paie ma part. Je ne tiens pas à passer pour une
fille facile", qu'elle a répondu. On s'est bidonné, et on est parti,
bras-dessus, bras-dessous, pour se payer une cuite historique. C'est comme ça
qu'on est devenus potes. Vers deux heures du mat', bien allumé, il a fallu que
je tabasse un peu quelques connards qui s'étonnaient à voix haute qu'on puisse
se balader ensemble. J'ai un peu cassé le bar, aussi, vu que le taulier
appartenait au groupe. Et le lendemain matin, pas de pot, j'étais de service
quand il est venu déposer plainte. J'ai passé quelques coups de fil. Urssaf, Pôle
Emploi, impôts, services vétérinaires, hygiène… Il a vu tout le monde en
l'espace de deux mois. Faut pas m'emmerder, les lendemains de cuites. J'ai le
sens de l'humour vindicatif.
L'histoire
ne s'est pas arrêtée là. Bien sûr, il n'y a jamais rien eu de physique, entre
nous. Mais elle a été mon meilleur pote pendant un paquet d'années. D'abord,
j'ai fait un peu le ménage pour elle dans les services, expliquant que les moqueurs
auraient à faire à moi, systématiquement un lendemain de cuite. Et je suis un
peu connu, dans les services… Mais elle-même avait changé, après cette première
biture de toute sa vie. Le premier qui s'est moqué d'elle, le lendemain, à pris
trois livres de viande avec os, emballée dans un gant chirurgical, en travers
de la gueule, et s'est retrouvé avec un scalpel contre l'œil, et une main bien
serrée autour des roustons, juste au cas où la première mandale n'aurait pas
été assez explicite. Personne ne l'a plus jamais embêtée.
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