Chapitre 4
Vendredi matin, suite
J'arrive au bureau avec deux plombes de retard, comme
prévu. Et, comme prévu, dès que je passe devant la porte vitrée de son bureau,
Fifi se met à aboyer, sans même lever les yeux de son écran d'ordinateur :
- Sénéchal, dans mon bureau, immédiatement !
Je me sens taquin, ce matin. Au lieu
d'entrer, je frappe et j'attends. Il vient ouvrir, en apparence aussi calme et
froid que d'habitude, mais je sais qu'il bout, en dedans.
- Vous m'avez demandé, monsieur ?
- Arrêtez de me prendre pour un con,
Sénéchal ça devient lassant. Ça fait deux heures que je vous attends, ça mérite
peut-être une explication, non ?
- Je ne me souviens pas que nous
avions rendez-vous, monsieur. Parce que, voyez-vous, tout mon travail ne
s'effectue pas au bureau. Il peut m'arriver, pour le besoin d'une enquête,
d'avoir à me rendre sur le terrain. Comme ce matin.
- Je vous ai demandé d'arrêter…
- Et je me demande, moi, lequel des
deux prends l'autre pour un con, en l'occurrence, monsieur le commissaire. Je
suis votre subordonné, c'est entendu. J'ai aussi presque cinquante ans, dont
vingt-huit de service, et je connais un peu mon boulot. Je suis à vos ordres,
quand vous en donnez. En revanche, je ne suis pas à votre service, au coup de
sonnette. Il s'agit là d'un autre métier. Vous m'avez demandé de vous parler
franchement, hier soir. Ben voilà, c'est fait."
Je me tais, pas mécontent de ma
sortie, mais avec, quand même, un peu d'angoisse collée au fond du slip. Si je
me suis planté dans mon analyse récente du bonhomme, on risque une explosion
avec dégâts collatéraux…
-" Vous avez raison, Sénéchal.
Je vous présente mes excuses. Je n'ai effectivement pas précisé que je vous
attendais ce matin. Pour que cela ne se reproduise plus, je vous demande,
aujourd'hui, de commencer systématiquement votre journée de travail par un
passage dans mon bureau, sauf dans deux cas précis : les jours où je suis
absent, pour quelque raison que ce soit, et les jours où je vous aurai confié
une mission entrainant l'impossibilité, pour vous, d'assurer ce rendez-vous
matinal. Pour le reste, vous êtes, bien évidemment, libre d'organiser votre
travail comme bon vous semble. Pour moi, il n'y a que les résultats qui
comptent, n'est-ce pas ? " Puis il me fait signe de rentrer dans le
bureau, où il me suit après avoir fermé la porte.
Que voulez-vous que je vous dise ?
Fifi 1- Bibi 0, y'a rien à ajouter. Sans chercher à finasser, je lui tends le
dossier médico-légal. Il y jette à peine un regard.
- Quel est votre astuce pour
parvenir à raccourcir les délais administratifs réputés incompressibles ?
- Je connais bien la légiste.
- Ah… Et les spécialistes de la
brigade scientifique, vous les connaissez aussi ? Parce que si, là également,
on pouvait gagner du temps… Dans le même ordre d'idée, j'ai ici, sur le bureau,
une liste de douze dossiers d'homicides non résolus, vous pouvez faire quelque
chose pour moi ?
- Ben…
- Je saurais m'en souvenir,
Sénéchal. Et puis, c'est dans l'intérêt du service…"
Ce petit con va m'obliger à griller
toutes mes cartouches dans la semaine, s'il continue ! Et pourtant, on est déjà
vendredi. Il faut que je gagne un peu de temps, sinon, il va me prendre pour le
père Noël, et alors là, fini la tranquillité ! Déjà qu'elle est sérieusement
battue en brèche ! Il faut que je trouve le moyen de négocier, mais sans avoir
l'air d'y toucher…
- Bon… Pour la brigade scientifique,
je peux y faire un saut cet après-midi et essayer de faire accélérer les
choses, mais je ne vous cache pas, monsieur le commissaire…
- Cessez, je vous en supplie, de me
donner du "monsieur le commissaire" à longueur de journée !
- Et, comment ….
- Comment faisiez-vous avec mon prédécesseur
?
- Je l'appelais Charles…
- Ah… Et bien… Dites seulement
"monsieur".
-Bien… Monsieur.
- Donc, vous me disiez que vous ne
me cachiez pas que ?
- Que c'est une vraie corvée que
vous me confiez là. Les scienteux, faut pas se les cogner à jeun, ils sont tout
sauf digestes, sauf votre respect.
- Vous ferez le nécessaire,
néanmoins, n'est-ce pas ?
- Le moyen de faire autrement ! Mais
je ne vous promets rien d'autre que de faire de mon mieux. Obligation de
moyens, pas de résultat. Nous sommes d'accord ?"
Il acquiesce. Je poursuis :
"J'irai avec Le fur. Elle pourrait m'être utile.
- Tiens donc… Et comment ?
- C'est mon affaire… En revanche, pour
vos dossiers… J'ai bien quelques potes en poste ici et là, mais ont-ils leur
mot à dire dans la liste en question ?"
Ferricelli me tend une chemise
cartonnée. Je l'ouvre. Sur la première feuille est imprimé un tableau
parfaitement organisé. Pour chaque affaire, j'ai la localisation, le nom de la
victime, celui du juge d'instruction en charge du dossier, l'unité de police
judiciaire - commissariat ou brigade de gendarmerie – qui l'assiste, et même
les numéros de téléphone utiles. Tout ça me donne une idée… Et si je me payais
un petit tour de France aux frais de la princesse, moi ? Je tente le coup.
-" Je connais effectivement
quelques personnes qui peuvent, peut-être, nous aider, mais, par téléphone,
c'est assez délicat, surtout chez les gendarmes... Il va falloir que je me
déplace…
- Mmmmh… Vous partez seul ?
- Non, monsieur. Il me faut Le Fur
et Romagne.
- Deux assistants ! Vous ne vous
refusez rien, Sénéchal. Et pourquoi justement ces deux là ?
- C'est un peu délicat à dire comme
ça, monsieur. Peut-être est-il souhaitable que vous n'en sachiez pas trop, ça
vous évitera d'avoir à cautionner des méthodes un peu…
- Sénéchal !
- Et bien, Le Fur sait s'y prendre
avec les hommes, et Romagne est convaincant auprès des dames…
- Ah ! Effectivement… Et vous ?
- Oh, moi… Je me charge des
commissaires !"
Comme il ne sait pas si c'est du
lard ou du cochon, il fait une petite grimace qui signifie qu'il me trouve très
amusant et me congédie d'un signe de la main. Décidé à pousser mon avantage au
max, au lieu de filer, je relance :
-" Et le rapport du légiste ?
- Laissez-moi le temps de le lire.
- C'est que, j'ai quelques
précisions…
- Nous verrons cela quand j'en aurai
pris connaissance. Pour l'instant, vous me trouvez les éléments que je vous ai
demandés, et vous me renvoyez les troupes sur le terrain. Je veux de la matière
Sénéchal, et, selon la formule consacrée, je la veux pour hier matin !
Bon ! Manifestement, j'ai atteint la
limite de sa patience du jour. Comme l'aurait dit ma grand-mère : " Faut
arrêter de jouer avec la gamelle du chien quand il commence à montrer les
crocs". J'ai quand même obtenu ma petite ballade. Départ lundi matin, aux
aurores, retour mercredi soir, avec les dossiers. Si je compte bien, ça nous
fait six petits restos sympas à dégotter. Mon guide rouge va reprendre du
service ! Il était au chômage depuis le départ du Vieux. Il me reste à vendre
l'idée à Maud, mais comme c'est une mission sans danger, elle ne devrait pas
trop se faire tirer l'oreille.
Cette petite virée pleine de
promesses, il faut la mériter. Et pour ça, je dois me cogner les experts de la
brigade scientifique… Je passe prendre la Belette dans le bureau commun des
inspecteurs.
"- Pourquoi moi, Patron ?"
attaque la poulette comme nous entrons dans ma voiture de service.
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