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mardi 4 février 2014

Chapitre 4
Vendredi matin, suite

J'arrive au bureau avec deux plombes de retard, comme prévu. Et, comme prévu, dès que je passe devant la porte vitrée de son bureau, Fifi se met à aboyer, sans même lever les yeux de son écran d'ordinateur :
- Sénéchal, dans mon bureau, immédiatement !
Je me sens taquin, ce matin. Au lieu d'entrer, je frappe et j'attends. Il vient ouvrir, en apparence aussi calme et froid que d'habitude, mais je sais qu'il bout, en dedans.
- Vous m'avez demandé, monsieur ?
- Arrêtez de me prendre pour un con, Sénéchal ça devient lassant. Ça fait deux heures que je vous attends, ça mérite peut-être une explication, non ?
- Je ne me souviens pas que nous avions rendez-vous, monsieur. Parce que, voyez-vous, tout mon travail ne s'effectue pas au bureau. Il peut m'arriver, pour le besoin d'une enquête, d'avoir à me rendre sur le terrain. Comme ce matin.
- Je vous ai demandé d'arrêter…
- Et je me demande, moi, lequel des deux prends l'autre pour un con, en l'occurrence, monsieur le commissaire. Je suis votre subordonné, c'est entendu. J'ai aussi presque cinquante ans, dont vingt-huit de service, et je connais un peu mon boulot. Je suis à vos ordres, quand vous en donnez. En revanche, je ne suis pas à votre service, au coup de sonnette. Il s'agit là d'un autre métier. Vous m'avez demandé de vous parler franchement, hier soir. Ben voilà, c'est fait."
Je me tais, pas mécontent de ma sortie, mais avec, quand même, un peu d'angoisse collée au fond du slip. Si je me suis planté dans mon analyse récente du bonhomme, on risque une explosion avec dégâts collatéraux…
-" Vous avez raison, Sénéchal. Je vous présente mes excuses. Je n'ai effectivement pas précisé que je vous attendais ce matin. Pour que cela ne se reproduise plus, je vous demande, aujourd'hui, de commencer systématiquement votre journée de travail par un passage dans mon bureau, sauf dans deux cas précis : les jours où je suis absent, pour quelque raison que ce soit, et les jours où je vous aurai confié une mission entrainant l'impossibilité, pour vous, d'assurer ce rendez-vous matinal. Pour le reste, vous êtes, bien évidemment, libre d'organiser votre travail comme bon vous semble. Pour moi, il n'y a que les résultats qui comptent, n'est-ce pas ? " Puis il me fait signe de rentrer dans le bureau, où il me suit après avoir fermé la porte.

Que voulez-vous que je vous dise ? Fifi 1- Bibi 0, y'a rien à ajouter. Sans chercher à finasser, je lui tends le dossier médico-légal. Il y jette à peine un regard.
- Quel est votre astuce pour parvenir à raccourcir les délais administratifs réputés incompressibles ?
- Je connais bien la légiste.
- Ah… Et les spécialistes de la brigade scientifique, vous les connaissez aussi ? Parce que si, là également, on pouvait gagner du temps… Dans le même ordre d'idée, j'ai ici, sur le bureau, une liste de douze dossiers d'homicides non résolus, vous pouvez faire quelque chose pour moi ?
- Ben…
- Je saurais m'en souvenir, Sénéchal. Et puis, c'est dans l'intérêt du service…"

Ce petit con va m'obliger à griller toutes mes cartouches dans la semaine, s'il continue ! Et pourtant, on est déjà vendredi. Il faut que je gagne un peu de temps, sinon, il va me prendre pour le père Noël, et alors là, fini la tranquillité ! Déjà qu'elle est sérieusement battue en brèche ! Il faut que je trouve le moyen de négocier, mais sans avoir l'air d'y toucher…
- Bon… Pour la brigade scientifique, je peux y faire un saut cet après-midi et essayer de faire accélérer les choses, mais je ne vous cache pas, monsieur le commissaire…
- Cessez, je vous en supplie, de me donner du "monsieur le commissaire" à longueur de journée !
- Et, comment ….
- Comment faisiez-vous avec mon prédécesseur ?
- Je l'appelais Charles…
- Ah… Et bien… Dites seulement "monsieur".
-Bien… Monsieur.
- Donc, vous me disiez que vous ne me cachiez pas que ?
- Que c'est une vraie corvée que vous me confiez là. Les scienteux, faut pas se les cogner à jeun, ils sont tout sauf digestes, sauf votre respect.
- Vous ferez le nécessaire, néanmoins, n'est-ce pas ?
- Le moyen de faire autrement ! Mais je ne vous promets rien d'autre que de faire de mon mieux. Obligation de moyens, pas de résultat. Nous sommes d'accord ?"
Il acquiesce. Je poursuis : "J'irai avec Le fur. Elle pourrait m'être utile.
- Tiens donc… Et comment ?
- C'est mon affaire… En revanche, pour vos dossiers… J'ai bien quelques potes en poste ici et là, mais ont-ils leur mot à dire dans la liste en question ?"

Ferricelli me tend une chemise cartonnée. Je l'ouvre. Sur la première feuille est imprimé un tableau parfaitement organisé. Pour chaque affaire, j'ai la localisation, le nom de la victime, celui du juge d'instruction en charge du dossier, l'unité de police judiciaire - commissariat ou brigade de gendarmerie – qui l'assiste, et même les numéros de téléphone utiles. Tout ça me donne une idée… Et si je me payais un petit tour de France aux frais de la princesse, moi ? Je tente le coup.
-" Je connais effectivement quelques personnes qui peuvent, peut-être, nous aider, mais, par téléphone, c'est assez délicat, surtout chez les gendarmes... Il va falloir que je me déplace…
- Mmmmh… Vous partez seul ?
- Non, monsieur. Il me faut Le Fur et Romagne.
- Deux assistants ! Vous ne vous refusez rien, Sénéchal. Et pourquoi justement ces deux là ?
- C'est un peu délicat à dire comme ça, monsieur. Peut-être est-il souhaitable que vous n'en sachiez pas trop, ça vous évitera d'avoir à cautionner des méthodes un peu…
- Sénéchal !
- Et bien, Le Fur sait s'y prendre avec les hommes, et Romagne est convaincant auprès des dames…
- Ah ! Effectivement… Et vous ?
- Oh, moi… Je me charge des commissaires !"

Comme il ne sait pas si c'est du lard ou du cochon, il fait une petite grimace qui signifie qu'il me trouve très amusant et me congédie d'un signe de la main. Décidé à pousser mon avantage au max, au lieu de filer, je relance :
-" Et le rapport du légiste ?
- Laissez-moi le temps de le lire.
- C'est que, j'ai quelques précisions…
- Nous verrons cela quand j'en aurai pris connaissance. Pour l'instant, vous me trouvez les éléments que je vous ai demandés, et vous me renvoyez les troupes sur le terrain. Je veux de la matière Sénéchal, et, selon la formule consacrée, je la veux pour hier matin !

Bon ! Manifestement, j'ai atteint la limite de sa patience du jour. Comme l'aurait dit ma grand-mère : " Faut arrêter de jouer avec la gamelle du chien quand il commence à montrer les crocs". J'ai quand même obtenu ma petite ballade. Départ lundi matin, aux aurores, retour mercredi soir, avec les dossiers. Si je compte bien, ça nous fait six petits restos sympas à dégotter. Mon guide rouge va reprendre du service ! Il était au chômage depuis le départ du Vieux. Il me reste à vendre l'idée à Maud, mais comme c'est une mission sans danger, elle ne devrait pas trop se faire tirer l'oreille.

Cette petite virée pleine de promesses, il faut la mériter. Et pour ça, je dois me cogner les experts de la brigade scientifique… Je passe prendre la Belette dans le bureau commun des inspecteurs.

"- Pourquoi moi, Patron ?" attaque la poulette comme nous entrons dans ma voiture de service.

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