Pour le troisième, nous savions qu'il était mauvais comme une
teigne, et doté d'une paire de ce que la Belette appelle des "walkmanettes",
plus connues chez les gens plus âgés sous le terme de mains baladeuses. J'ai
préféré la laisser s'en occuper toute seule. Ce n'est pas tant parce que je
craignais que mon esprit chevaleresque ne m'entraine à baffer l'olibrius en cas
de comportement malsain, que parce qu'il faisait chaud, et que j'avais envie
d'écluser un godet tranquille avec le Rital. Isabelle est bonne fille. Elle a
dégrafé deux boutons de son chemisier et a filé au turbin. On avait à peine
terminé la première tournée quand elle a rappliqué avec le matos espéré, et un
grand sourire. Elle nous avouera plus tard dans la soirée :
-" le bonhomme risque de se palucher en pensant à moi,
ce soir, seul dans son grand lit, mais il le fera de la main gauche ! Dorénavant,
il réfléchira à deux fois avant d'attaquer la fesse nord d'une inconnue sans y
avoir été invité. Ça fait très mal, un doigt retourné, et comme j'avais déjà les papelards …"
Les trois derniers dossiers, c'est Romagne qui s'en est
chargé. Je ne vous ai pas encore présenté le personnage. Quand il est arrivé en
France sur le porte-bagage du Lambretta de son père, peintre, il s'appelait
Emilio Romagno. Plutôt petit et chétif, il a assez mal vécu les années
d'enfance et d'adolescence dans les banlieues racailleuses où la petite paye de
son paternel leur imposait de vivre. Il s'est réfugié dans le travail, a sauté
dans l'ascenseur social au passage en réussissant le concours de l'école des
officiers de police dans les premiers, est sorti major de sa promo. C'est
aujourd'hui un gentil garçon d'une trentaine d'années, au physique mince et
délié de Casanova, très apprécié par les dames, et considéré d'un sale œil par
les maris, plus à raison qu'à tort parait-il. Il est au demeurant beaucoup plus
intelligent que son sourire de bellâtre, son œil de velours et ses costards à
la mode ne le laissent penser, et pratique avec maestria tous les jeux de
cartes connus. À la mort de son père, il a francisé son nom, transformant simplement
Romagno en Romagne, et Emilio en Éric, parce qu'Émile… Mais pour nous, il est
le Rital ou l'Italoche. Pour nous seulement, parce que c'est une marque
d'affection. De la part de n'importe qui d'autre, le sobriquet deviendrait
insulte et exigerait réparation. C'est qu'on a le sang chaud, dans la région de
Bologne, et qu'on sait jouer du couteau papillon. Il en a toujours trois ou
quatre sur lui, au cas où. Le seul truc qui m'énerve grave, chez lui, c'est la
capacité qu'il a à se gaver de pizzas et de pâtes sans jamais prendre un gramme.
Deux des dossiers dont il avait à obtenir les éléments
relevaient de la gendarmerie nationale. On s'était tâté, tous les trois, pour
savoir si on allait la jouer franc jeu, avec eux. Et nous avions décidé, à
l'unanimité, que c'était peine perdue. La guerre des polices n'existe pas seulement
dans les romans. Les dossiers en question dataient de plusieurs semaines ou
mois, et étaient sûrement enterrés sous un tas de nouvelles affaires de voleurs
de poules, mais, à notre avis si nous nous pointions pour en obtenir les
détails, la puce allait sauter à l'oreille des mirlitaires, et les inciter à
conserver le secret "des fois que". Et nous aurions fait exactement
la même chose à leur endroit. Donc, il fallait trouver autre chose. Nous avons
eu la chance de tomber sur des brigades importantes, comptant un personnel
féminin plus nombreux que dans les toutes petites unités. La société française
étant ce qu'elle est, le secrétariat y est obligatoirement tenu par les femmes,
et c'est là précisément que le Rital entre en scène. La première gendarmette à
laquelle il s'est attaqué se rêvait en Isabelle Florent, la "femme
d'honneur" du feuilleton. En jouant sur la corde sensible du peut-être
tueur en série d'innocentes jeunes femmes, notre italoche a mis moins d'une
heure a obtenir un dossier complet de l'affaire, photocopié dans le bureau du
capitaine, "parce que son papier est plus blanc que celui de la brigade,
et puis nous, on a un compteur par service", chaque pièce numérotée,
nomenclaturée et classée. Du velours. Pour la seconde, ça a été encore plus
facile. Elle se prenait pour une grosse vache stupide, ce qu'elle était,
objectivement, sauf dans le regard qu'a braqué sur elle le beau Romagne. Dans
le reflet que lui ont renvoyé les pupilles de notre Casanova, elle s'est crue
belle, juste le temps suffisant pour lui confier l'ensemble des infos dont nous
avions besoin.
Le dernier cas s'est révélé le plus difficile de la série.
Nous sommes tombés sur un juge d'instruction redoutablement centralisateur,
cramponné au secret de l'instruction comme un mille-pattes à sa femelle,
spectacle qui, comme chacun le sait, a donné à un inventeur l'idée de la
fermeture éclair. Les collègues ne pouvaient rien pour nous, puisqu'il leur
était interdit de posséder une copie du dossier. Chaque acte de procédure était
aussitôt enregistré chez le maboul, et n'en sortait que pour consultation,
après présentation d'une patte blanche valide. Après avoir tourné le problème
dans tous les sens, et appris que le juge était un homme aux mœurs orthodoxes,
nous avons décidé d'y aller en toute humilité, la Belette et moi, et de lui
déballer la vérité. Nous sommes restés argumenter pendant près d'une heure en
vain. Quand nous sommes sortis, abattus, de son bureau, Romagne nous attendait
dans la voiture, avec la mine réjouie du pêcheur dont la musette déborde de
poiscaille et qui regarde les copains rentrer bredouilles. Le temps de nous
asseoir et de lui confirmer notre échec, il nous sortait une belle copie
complète du dossier, et, devant notre air interloqué nous donnait l'élémentaire-mon-cher-Watson
explication :
- "Le juge est un homme, d'accord, mais le greffier est
une greffière !"
Alors, franchement, vous ne trouvez pas que j'ai eu raison de
l'emmener, le Rital ?
Et justement, alors que nous attaquons par la face sud les
embouteillages ordinaires de fin de journée en région parisienne, il tient
tranquillement le cerceau tandis que la miss, sous ma dictée, engrange le
dernier dossier dans le Hangar, surnom que j'ai donné à l'ordi de Fifi, vu
qu'on y entasse tout et n'importe quoi. Romagne me demande s'il doit utiliser
le pinpon. Je réponds que, franchement, à cette heure-ci, il n'y a pas urgence.
On va passer déposer la miss chez elle, puis lui, et je rentrerai ensuite,
peinard comme Bernard, glisser mes petons dans mes charentaises. Demain est un
autre jour, et l'idée de commencer la semaine un jeudi matin plutôt qu'un
mercredi en fin d'aprèm me plait assez. À eux aussi. La gamine vient justement d'expédier le
douzième dossier à Fifi, avec un soupir de satisfaction, et ironise sur sa
passion pour l'informatique :
-" Faudrait lui trouver un surnom en rapport !"
Romagne n'est pas contre, mais n'a pas d'idée. Quant à moi,
je me méfie comme la peste de ce genre de manie. On finit toujours par se
couper devant l'intéressé un jour, et vu le caractère du bonhomme, c'est un
coup à se retrouver en train de classer les archives du 36. Très peu pour moi,
je suis allergique à la poussière. Pourtant, poussé par mon vieux démon, je
m'entends proposer :
- "Que diriez-vous de Big Bross ?
- Big Bross… Comme Big
Brother…
- Et Big Boss à la fois ! Ouais, ça me plaît, je vote pour
!" déclare le Rital en riant.
- "Moi aussi", confirme la donzelle.
- "Adopté à l'unanimité," conclus-je, fataliste.
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