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mercredi 19 février 2014

Chapitre 10
Une semaine plus tard…

Je ne sais pas si Tonton Émile a déjà attendu huit jours autour de son bouchon, mais je peux vous dire que ça fait long. L'enthousiasme qui prévalait après la conférence de presse est retombé comme un Tupolev dans un meeting aérien. Depuis mercredi, les journalistes pointent aux abonnés absents. On leur a distillé les infos dont on disposait, aussi lentement que possible, mais bon, quand il n'y a pas grand-chose à becqueter, même en picorant, on arrive vite au bout. Et du tueur, point de nouvelles. C'est à se demander s'il n'est finalement pas le fruit de notre imagination collective. Fifi se bat avec l'administration, et ses collègues commissaires, pour récupérer officiellement des dossiers dont personne n'avait rien à foutre jusqu'à ce quelqu'un d'autre s'y intéresse. Du coup, ça traine, et le boss est encore plus imbuvable que d'hab. Les deux vioques, qui aiment les papelards plus que leur vie, se tapent les procédures mineures qu'on file toujours sous la pile, histoire de faire de la place sur les bureaux. Migaud bosse chez lui, et continue à ne pas vouloir me dire ce qu'il fait. Je ne sais pas trop pourquoi, mais je le couvre. Je suis persuadé que c'est un bon gars, et qu'il essaye vraiment de faire avancer le schmilblick. La Belette, qui aime jouer avec le feu, est retournée tarabuster les russkofs pour obtenir plus de détails sur notre scène de crime à nous. Elle a su jouer de leur corde sensible, et ils se sont engagés à travailler aussi sur les autres dossiers, en contactant directement leurs collègues, sans attendre les autorisations officielles, et surtout sans le dire à leur mère. La police scientifique, c'est un tout petit monde au sein duquel ils ont déjà rendu pas mal de services. Ils peuvent, semble-t-il, réclamer quelques retours d'ascenseurs. Les premiers résultats sont arrivés, et ils sont encourageants. Les traces ADN récoltés dans quatre des affaires qui nous intéressent conduisent à des impossibilités. Deux repris de justice récemment libérés étaient déjà retournés en taule quand les crimes dans lesquels leur ADN a été trouvé ont eu lieu, un troisième, qui avait disparu quinze jours avant le meurtre qu'on espérait lui imputer s'était pendu dans un squat le jour de sa disparition, et le quatrième suspect, arrêté, a éclaté de rire quand on lui a expliqué qu'il était soupçonné de viol, avant d'expliquer à un public ébahi que, quelques années auparavant, perturbé par les flux d'hormones d'une adolescence aussi brutale que tardive, il n'avait rien trouvé de mieux que de se taper la moulinette électrique de sa maman. La moulinette avait gagné, comme il le prouva en exhibant un bas ventre qui tenait davantage de Verdun le 11 novembre 1918 que de la place de la Concorde le 26 octobre 1836. Du coup, le Rital et moi avons voulu nous intéresser aux autres personnes suspectées à cause de leur traces ADN. Et là, nous sommes immédiatement tombés sur un os. Contrairement à l'hypothèse émise par Rossinante, à l'exception des deux chevaux de retour précités, du pendu et du castrat, les individus que nous recherchons ne sont pas fichés. On sait donc simplement qu'ils ne sont pas des délinquants arrêtés récemment. Comme découverte, ça se pose là. Romagne en a pété un plomb, allant jusqu'à souhaiter la constitution d'un gigantesque fichier ADN mondial, recensant chaque être humain dès sa naissance. J'ai admis, en descendant ma bière, que l'outil pourrait s'avérer diablement efficace… Mais je lui ai fait remarquer que la liberté individuelle en prendrait quand même un sacré coup. Et là, cet enfoiré ma regarde droit dans les yeux, et me balance :" qui se sent morveux se mouche !". Il a payé la tournée suivante, plus une de dommages et intérêts, et on a enterré l'affaire. Mais il faudra quand même que je pense à garder un œil sur le bonhomme, juste au cas où. Le spectre de groupuscules fascisant noyautant les forces de l'ordre hante encore les nuits des gradés de la police… Enfin, de certains d'entre eux ! Tout ça pour vous démontrer combien on est tendu, en ce moment, dans la grande volière. Enfin, soyons positifs néanmoins. Après tout, si quatre des cas sont bidons, et si l'on considère que nous avons affaire à un tueur unique, on peut raisonnablement admettre que tous les cas le sont, et ça, c'est coton, non ? Sauf… Sauf peut-être le premier. On peut imaginer en effet que, lors de son premier meurtre, la gars, inexpérimenté, avait oublié ce détail, et qu'il essaye, depuis, de brouiller les pistes, au cas où on le coincerait justement pour cette histoire d'ADN. Son bavard aurait beau jeu de déclarer que dans cette affaire, les traces ADN étant des fausses pistes dans douze cas sur treize, leur présence innocente son client dans le treizième, au lieu de l'enfoncer. Ouais. Bon. Je n'y crois pas vraiment, mais je décide de creuser l'idée quand même, au cas où. Et je drope le bébé à Romagne, qui justement commençait une patience sur son téléphone mobile. Ça le fait râler, et moi, ça me fait marrer. Mais il prend aussitôt sa revanche en me rappelant qu'il n'y a aucune trace ADN dans les trois premières affaires. Un partout, balle au centre.


La journée s'étire comme un fil de sucre dans une barbapapa. Une semaine que les baveux ont déclaré qu'un tueur en série avait déjà zigouillé treize nanas, et ça n'intéresse déjà plus personne. Même les feuilles de chou les plus infâmes n'en veulent plus, au motif que les victimes ne sont pas des pipeules. Tu parles d'un monde de tordus ! L'aiguille des minutes de l'horloge du bureau finit néanmoins par se hisser à la verticale, tandis que sa petite copine s'est calée sur le cinq. Bye-bye la compagnie, je vais utiliser le week-end pour consolider la trêve avec Maud, et essayer de transformer le tout en paix durable, histoire d'être tranquille une paire de semaines. Tiens, demain, je lui fais la surprise, et je l'emmène à Honfleur. Je connais là-bas une petite auberge très discrète mais super classe, inaccessible à un budget de flic, mais dont le patron est un pote à qui j'ai rendu un service un peu délicat, rapport à une greluche qui avait unilatéralement décidé de partager sa fortune. Depuis, mon couvert est mis, et j'ai le droit à la chambre réservée aux amis, celle qu'il ne loue jamais. Maud ne connaît pas encore ce petit secret. Je lui passe un coup de bigo de la main gauche, en drivant la Peugeot de la droite. Oui, je sais, mais je suis flic, il faut bien que ça serve à quelque chose, non ? Le copain Jipé dit banco, et annonce qu'il va de ce pas chatouiller les grelots du chef pour qu'il se surpasse. Le week end s'annonce sous les meilleurs auspices, c'est moi qui vous le dis !

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